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Lettre n° 11

14 octobre 1999


LE SYNDICALISME FACE À L'INTERNET

 

La lettre de Temps Réels tient, depuis sa création, une chronique des nouvelles formes d'organisation et de mobilisation rendues possibles par Internet et les technologies de l'information. Sur tout le spectre de l'action collective : partis, syndicats, ONG, réseaux civiques...

Cette lettre 11 est entiérement consacrée au syndicalisme américain.

Temps Réels

Le syndicalisme américain cherche les moyens d'enrayer la baisse d'effectif dont il souffre depuis plus de deux décennies.

La proportion d'Américains syndiqués n'est plus que de 14,5, contre 30% à la fin des années 70. Dans le privé, seulement un employé sur dix est syndiqué. John Sweeney, élu à la présidence de l'AFL-CIO en 1995 avec pour mission de rénover le mouvement, a réorienté les efforts de l'AFL-CIO vers le recrutement, en ciblant des secteurs entiers, plutt que de procéder seulement entreprise par entreprise.

Depuis quatre ans, l'AFL-CIO poursuit un intense effort de recrutement,

Elle y consacre le tiers de son budget annuel de 95 millions de dollars, contre 5 % il y a quatre ans. Des campagnes sont en cours pour faire adhérer 110.000 employés chez Federal Express, 30.000 dans la construction à Las Vegas, 2.000 dans les champs de fraises de Californie et 55.000 dans les vergers de l'Etat de Washington. Le syndicat de la sidérurgie a lancé une offensive auprés du personnel des mini-aciéries. Celui de l'automobile cible les équipementiers et celui des télécoms les employés des services de réservation d'US Airways.

L'AFL-CIO s'efforce désormais d'attirer les deux grandes composantes du salariat americain de la "nouvelle economie" : les employés mal payés du tertiaire (notamment dans l'hôtellerie et la restauration) et les travailleurs de l'information.

Traditionnellement implantée dans les compagnies de téléphone, Communications Workers of America (CWA) tente de reprendre pied dans les sociétés de logiciels (IBM et Microsoft, notamment) et dans l'univers bourgeonnant des startups du multimédia et de la Silicon Valley.

Les campagnes de recrutement et de resyndicalisation se déploient désormais sur Internet. En direction, bien sur, des techniciens et ingénieurs, mais aussi, à travers Working Families, en direction des salariés peu qualifiés dans les services

Pres d'un américain yndiqué sur deux est d'ores et déjà connecté à Internet a partir de son domicile.

 

Avec Working Families, les syndicats américains reprennent l'initiative

 

Le puissant syndicat américain AFL-CIO, 13 millions de membres, regroupant 68 syndicats de tous les secteurs, va proposer à ses 13 millions de membres un accés Internet mensuel à 14,95$ (90 F) via une nouvelle communauté baptisée "Working Families".

Le tarif proposé est inférieur d'un tiers à celui pratiqué par AOL. Working Families proposera également à ses membres un PC à 600 $, avec un financement spécifique qui n'excédera pas les 30 $ (180 F) par mois.

"Nous aidons à combler le fossé entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas accés à la technologie et nous proposons également aux familles de travailleurs de nouveaux moyens de se connecter entre elles et de se faire entendre" (John Sweeney)." Internet est l'outil de communication du XXI eme siécle : il va permettre aux travailleurs aux sections et unions syndicales de mobiliser leurs membres : cela va contraindre aussi les hommes politiques a mieux prendre en compte les intérts des salariés et leurs familles".

Workingfamilies.com proposera aux salariés les services classiques (courrier, commerce électronique, actualité en continu, météo) mais aussi toute une gamme de services utiles aux salariés : législations sociales, avantages sociaux, retraites, réductions tarifaires. Workingfamilies.com permettra de paticiper plus activement au processus politique : suivre les travaux parlementaires, adresser un mel a leur député, s'exprimer sur les questions de sécurité sociale ou de salaire minimum .

Workingfamilies.com apporte aussi une contribution "éthique" au commerce électronique en rassemblant des informations sur les conditions sociales de production des articles proposés aux consommateurs : l'article a t il été produit aux Etats Unis ou ailleurs ? L'entreprise admet-elle les syndicats ou est elle réputée pour ses pratiques antisyndicales ? Les salariés-consommateurs pourront éviter d'acheter les produits fabriqués dans un contexte de surexploitation (ateliers délocalisés au Mexique ou en Asie du Sud-est ; travail des enfants), adresser des messages de protestation aux entreprises mises en cause, prendre part a des campagnes de boycott.

Working families.com se donne enfin l'objectif de renforcer les liens entre travailleurs syndiqués et avec leurs syndicats. Les 68 syndicats nationaux affiliés disposeront chacun d'un portail personnalisé : quand ils se connecteront a Working Families, les syndiqués recevront, par exemple, des informations à jour sur les négociations sociales. Outre les forums de discussion et les chats, ils disposeront d'un outil de réaction immédiat, pour alerter leurs collégues d'atelier ou leurs collégues à l'autre bout du monde. AFL-CIO travaille à ce projet depuis un an.

Le partenaire technique, iBelong, a été choisi a l'issue d'un appel d'offres : les experts du Gartner group et les juristes du cabinet Williams et de Connolly, ont aidé AFL-CIO à sélectionner le partenaire technologique, iBelong. iBelong est une start up, spécialisée dans la mise en place de portails sur mesure. A la différence de la tendance dominante sur l'Internet qui consiste à créer des liens virtuels entre inconnus, Ibelong s'efforce de servir des communautés existantes : les organisations composées de membres et d'adhérents...

Cette volonté de rendre le Réseau accessible fait écho à un récent rapport du Département du Commerce (Failing through the Net) selon lequel les foyers américains qui n'étaient pas connectés invoquaient des cots trop élevés. Les ménages gagnant moins de $25.000 par année et qui n'avaient pas accés Internet évoquaient le cot comme premier obstacle. Le taux de raccordement au réseau des travailleurs syndiqués est comparable à celui du public américain. (Les syndiqués ont souvent des revenus supérieurs a la moyenne des ménages américains). Il n'en reste pas moins que 54 % des syndiqués ne sont pas connectés.

http://www.workingfamilies.com/

http://ibelong.com/


Procés et controverses sur l'usage syndical du courrier électronique

Le courrier électronique est devenu un outil de contact et d'organisation privilégié pour les syndicats

"Il combine le caractére prive de la conversation, l'efficacité des tracts diffusés en série et la précision du ciblage, notamment pour atteindre des salariés souvent dispersés. Il économise du temps et de l'argent. Nous pouvons atteindre 1.300 personnes en juste en tapant envoyer. " (Michael Blain, Washington Alliance of Technical Workers).

La presse américaine se fait l'echo, depuis plusieurs mois, de toute une série de controverses sur l'usage syndical des adresses professionnelles.

Chez Pratt & Whitney, à Palm Beach (Floride), l'affaire remonte à deux ans. Le Florida Professional Association avait adressé des à 2000 ingénieurs de l'usine. La direction de l'usine a réagi en suspendant deux responsables syndicaux, faisant valoir qu'ils n'avaient pas le droit d'utiliser le systéme de messagerie a des fins non professionnelles. Le syndicat a porté plainte. Finalement, le syndicat a retiré sa plainte : en contrepartie, la compagnie accepte que le syndicat fasse un usage modéré de la messagerie.

Les juristes des entreprises font valoir que l'envoi de mels syndicaux constitue une "intrusion", du spamming, du courrier non sollicité. Sil le message est émis par des responsables syndicaux extérieurs à l'entreprise, il s'agit d'une "violation de domicile".

Intel a obtenu d'un tribunal californien qu'il interdise à un de ses employés licenciés, Ken Hamidi, d'adresser des messages a ses ex-collégues de travail. Celui-ci, avait envoyé 30 000 messages tres critiques sur les politiques de recrutement d'Intel, entre 1996 et 1998. " Les salariés ont le droit de s'organiser et les entreprises celui d'interdire l'acces du lieu de travail à des personnes étrangéres a l'entreprise. Le mel est potentiellement une solution à un dilemme jusqu'alors sans issue" fait valoir l'American Civil Liberties Union (ACLU), l'homologue américain de la Ligue des Droits de l'homme.

Aprés la phase de decouverte, les syndicats s'imposent une certaine prudence dans l'usage du mel.

Lors de la campagne de syndicalisation des 10.000 employés d'USA Airways, le syndicat a opté pour la mise en place d'un site web, plutt que d'interférer avec la messagerie interne. Les responsables de Communications Workers of America évitent d'adresser des messages à des employés qui n'ont pas souhaité les recevoir.

Les militants de WASHTECH ont constitué une liste de 1.300 personnes : 200 employés ont donne leur adresse professionnelle alors que 1100 autres préférent recevoir les messages sur leur adresse personnelle. Le syndicat de Boeing à Seattle, qui représente 25000 ingénieurs et techniciens, s'impose la régle de ne pas adresser un message a plus de 200 salarié simultanément.

Les entreprises ont aussi la possibilité de filtrer les messages provenant des syndicats, mais ce pourrait tre jugé contraire aux régles édictées par le National Labor Relations Board, l'organe de régulation des relations sociales.

Les grandes entreprises américaines n'ont pas arrté de position commune sur l'usage syndical des messageries internes.

Boeing fait valoir qu'elle tolére l'envoi de messages "fortuits et personnels. ". Pour le syndicat, cette position est choquante : " la correspondance syndicale devrait tre placée sur le mme plan que la correspondance professionnelle car le syndicat est reconnu".

Pratt & Witney a admis en juillet dernier que les employés peuvent employer le mel "pour répondre ou initier une discussion réciproque, à propos des modalités et conditions d'embauche, et dans l'intért individuel des employés" et à condition que l'utilisation reste " occasionnelle, fortuite et peu fréquente.

Le National Labor Relations Board (NLRB) est confronté a un nombre croissant de plaintes : il lui revient d'arbitrer, et de décider si les entreprises ont des pratiques sociales déloyales. Dans un avis récent, il a indiqué clairement que le droit de correspondance etait placé sous la protection du National Labor Relations Act, équivalent de notre Code du Travail. Les messages électroniques syndicaux relévent, selon lui, plus de la conversation, de personne a personne, (autorisée sur le lieu de travail pendant les pauses, sur tout le territoire de l'entreprise) que de l'affichage syndical ou de la diffusion (qui font l'objet de régles plus strictes). Cela implique que les messages soient lus en dehors des heures de travail.

http://www.nytimes.com/library/tech/99/08/biztech/articles/23unio.html http://www.igc.org/igc/ln/hg/techwork.html



Les syndicats américains tentent de reprendre pied dans les nouvelles industries de l'information

Avec des salaire allant de 50 000 à 100 000 dollars par an pour les programmeurs, en plus dexcellentes assurances médicales et des incontournables stock-options, lentreprise de resyndicalisation est ardue. Le théme des conditions de travail dans la Silicon Valley, et d'une maniére plus générale dans le secteur informatique, commence à tre abordé publiquement.

Fin juin, le San Jose Mercury News a publié une série d'articles sur ce qu'il nomme le " travail informel ". On y découvre que plusieurs entreprises - dont Cisco, le leader en matiére d'infrastructures pour réseaux - sous-traitent une partie de leur production à des familles - la plupart du temps des immigrés vietnamiens - qui sont payées à la piéce. Elles travaillent à domicile et gagnent souvent moins que l'équivalent du salaire minimum. Le gouverneur de Californie envisage de limiter la journée de travail à huit heures et la semaine à quarante heures. Aujourd'hui les semaines de quatre-vingts heures sont monnaie courante pour les dirigeants et celles de soixante heures sont relativement fréquentes chez les cadres moyens voire chez les employés, dans les fameuses start-up.

Depuis le milieu des années 80, le nombre de postes temporaires a augmenté deux fois plus vite que les emplois salariés pour atteindre aujourd'hui le tiers des postes.

A Seattle, dans l'Etat de Washington, un groupe de travailleurs temporaires a constitué la Washington Alliance for Technology Workers, connue sous le nom de Washtech, qui essaye de venir en aide à leurs collégues dans leurs relations avec les entreprises. Un tiers des employés de Microsoft sont " temps ", travailleurs temporaires, et certains restent suffisamment longtemps pour qu'on les qualifie de " permatemps ", travailleurs temporaires permanents. Washtech est rattachée a la CWA. Outre le combat juridique pour faire reconnatre les droits des travailleurs temporaires, CWA se préoccupe désormais de leur "couverture sociale". CWA a mme ouvert une agence de travail temporaire dans la Silicon Valley qui propose aux travailleurs temporaires des avantages (protection sociale, retraite) qui leur sont en général refusés par les agences conventionnelles.

www.washtech.org

CWA tente une percée chez IBM (suite)

Un certain nombre d'employés avaient initié le processus de création d'un syndicat aprés l'annonce, par la direction, dun nouveau plan de retraite. Le 17 septembre, la direction a fait un geste en assouplissant les critéres nécessaires (âge, ancienneté notamment) pour profiter de ce programme. Cette décision permettra à 65 000 employés de bénéficier de ce plan contre 30 000 seulement auparavant. Pour le reste des salariés, les conséquences du nouveau plan de retraite sont en retrait par rapport à l'ancien dispositif. Malgré cette concession de la direction, les velléités syndicales dune partie du personnel restent intactes. CWA annonçait le 24 septembre dernier la création d'Alliance@IBM/CWA. Les salariés d'IBM peuvent joindre les rangs de l'organisation via le site IBM Union. La nouvelle unité syndicale prévoit au cours de l'automne de créer une structure officielle comprenant des sections locales. L'organisation a d'ailleurs reçu l'appui du député du Vermont, Jim Jeffords, président du Comité sénatorial américain de la santé, de l'éducation, du travail et des pensions chargé d'étudier le dossier de transformation du plan de pension de la multinationale IBM.

http://www.zdnet.fr/actu/soci/a0010889.html

http://www.itinerant.qc.ca/99-10-07.html http://www.cwa-union.org/pressreleases/pressRelease.asp?id=126 http://www.ibmunion.com/

Les sites de colére

Il convient de mentionner, en marge de l'usage syndical de l'Internet, le phénoméne des sites de colére. Ces sites web, conçus par des salariés, s'inscrivent parfois dans le prolongement d'un conflit social : il s'agit alors d'en appeler à l'opinion, comme le firent, il y a quelques mois les travailleurs de Wal-Mart.

IIl peut s'agir aussi de salariés licenciés qui poursuivent sur le web le combat qu'ils avaient engagé avant d'tre licenciés : c'est la démarche de Ken Hamidi, qui réclame justice et poursuit, via FaceIntel, une véritable guérilla contre Intel.

http://www.faceintel.com/

Ia démarche de Netslaves ou de disgruntled procéde plutt de la tribune libre.

Ils diffusent des temoignages de salariés flanqués à la porte du jour au lendemain ou des "guides de survie" pour ceux qui sont encore dans les murs... Créé par des salariés de l'industrie de l'Internet, Netslaves veut casser le mythe d'Eldorado du secteur. En publiant des récits d'expériences désastreuses,

Netslaves se veut une tribune ouverte où chacun peut déverser sa colére ou son ironie.

http://www.disobey.com/netslaves/

Disgruntled est, comme son nom l'indique (mécontent), un magazine électronique dédié aux mauvais ctés du travail.

www.disgruntled.com

Bote à idées de vengeance contre son patron, le site Jobhater propose aux employés d'envoyer leur expérience par mel pour les publier sur le site.

http://www.jobhater.com

Dans la mme veine:

Working for a loser (Travailler pour un raté) http://www.myboss.com/

L'AFL-CIO face a la concentration des médias

La justice sociale, les changements économiques et l'appropriation des réseaux de communication sont les grands thémes sous-jacents aux trente-cinq résolutions qui ont été étudiées lors de la Convention1999 de l'AFL-CIO.

Dans la résolution no 30 proposée par la section de l'Oregon, l'AFL-CIO souligne que les monopoles des réseaux de télévision, du cble et de l'Internet ne véhiculent pas les valeurs démocratiques nécessaires à la sauvegarde de l'environnement et des droits des travailleurs. Ainsi, les membres de l'AFL-CIO souhaitent développer leurs propres émissions d'information sur le réseau américain. Ils prévoient de lancer une étude sur la concentration des moyens de communication, son impact sur la liberté de parole et l'exclusion des syndicats des émissions consacrées aux relations sociales. L'AFL-CIO souhaite faire inclure un représentant des travailleurs dans toutes les commissions de télécommunication.

http://www.aflcio.org/convention99/index.htm



En savoir plus ...

Temps Réels a publié :

Problémes de santé pour travailleurs de l'industrie des semi-conducteurs.

http://www.temps-reels.org/actualites/actualites4.htm

Le syndicalisme américain veut prendre pied dans les entreprises de haute technologie http://www.temps-reels.org/actualites/actualites9.htm

Communications Workers of America (CWA) tente une percée chez IBM

http://www.temps-reels.org/actualites/actualites9.htm

Microsoft : les "permatemps" marquent des points

http://www.temps-reels.org/actualites/actualites9.htm

Ressources :

L'Itinerant Electronique, le site quebecquois du monde du travail, suit attentivement les nouvelles formes de syndicalisme.

Voir aussi : Labourstart : http://www.labourstart.org/

Labournet : http://www.labournet.org/ Labornet : www.igc.org/igc/labornet/index.html

 

 

 

 
 
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