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# Un projet politique pour la société de l’information : synthèse des propositions
Un projet politique pour la société de l’information. Introduction
VERS LA CITÉ NUMÉRIQUE, NOTE 29 DE LA FONDATION JEAN JAURÉS
mars 2002

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"Au cours du dernier quart du Xxème siècle, trois mouvements ont convergé pour instaurer une nouvelle structure sociale entièrement fondée sur les réseaux : les besoins de l’économie en matière de gestion flexible et de mondialisation, de la production et du commerce ; les exigences de la société où les valeurs de liberté individuelle et de commnication sans contraintes sont devenues essentielles ; et enfin les progrés extraordinaires de l’informatique et des télécommunications rendus possibles par la révolution de la microélectronique." "Si Internet n’est plus un territoire libre, il n’accomplit pas non plus les prophéties de Georges Orwell. C’est un terrain disputé où se livre la nouvelle bataille de principe pour la liberté à l’ère de l’information." (Manuel Castells, La galaxie Internet)

La société de l’information est en quête d’un projet politique, de repères et de valeurs réaffirmées. Pour construire le monde des réseaux avec un modèle culturel et des choix collectifs clairement délibérés. Pour que les principes de la démocratie se transposent, sans perte en ligne, dans ce futur de l’internet. Pour que la France poursuive et réussisse sa "révolution numérique", désormais engagée.

L’internet modifie de nombreux aspects des rapports sociaux. L’internet change la politique, pas à pas, on le verra. Les politiques publiques s’en emparent. Aucune n’en sort intacte.

Mais surtout, la politique doit penser l’internet, construire une grille de lecture et d’action. C’est, pour la gauche, un enjeu de taille. Une infrastructure technologique, à nos yeux, demeure un outil. Le reflux de la vague spéculative a démontré la fragilité de nombreux pans de la nouvelle économie, et pour partie, sa brutalité. Et pourtant, les changements à l’œuvre ne se tarissent pas. A défaut d’une vision critique de ses enjeux politiques, la société de l’information ne sera que la forme ultime de la société de marché. Vivre ensemble dans la Cité numérique, c’est comprendre et orienter cette profonde mutation.

Avant et après l’internet, la société de l’information.

La société de l’information n’est pas née avec l’internet. Cette expression est entrée pleinement dans le débat politique européen et français, avec le Livre Blanc de Jacques Delors, en 1992. Si elle se résumait à une simple mutation technique, elle n’aurait qu’un intérêt provisoire. Or, il s’agit d’un phénomène global, bien qu’inachevé, à la fois technologique, économique et culturel. Elle entend décrire un modèle de société dans lequel l’information peut s’échanger de façon universelle et immédiate, sous une forme multimédia désormais unique (la numérisation) dont les industries et services de la communication (au sens large, i.e. informatique, audiovisuel, télécommunications et multimédia) constituent le secteur économique le plus dynamique et dans laquelle l’ensemble du processus d’innovation, de production et d’échange s’appuie de manière croissante sur l’informatique et les télécommunications. Quant aux réseaux, nous dit Castells, ils constituent "la nouvelle morphologie sociale".

La société de l’information plonge ses racines dans une histoire déjà ancienne : les conséquences économiques et militaires du premier réseau technique de communication, le télégraphe optique de la Révolution française, sont déjà significatives. Marx, dans une lettre de 1879, notait l’importance historique du télégraphe, en même temps que les bateaux à vapeur et le chemin de fer, qui "ont été en fin de compte le moyen de communication correspondant aux moyens de production moderne ".

L’essor du téléphone, du cinéma, de la radio, de la télévision puis de l’informatique a joué dans les relations entre les hommes, dans la culture comme dans la vie politique ou l’économie, un rôle de catalyseur sans équivalent des bouleversements du siècle dernier.

Il a suffi que soient franchies deux étapes techniques supplémentaires au cours des trente dernières années pour que ces bouleversements acquièrent la dimension que l’on constate aujourd’hui : l’uniformisation du stockage de toute information selon le mode informatique et la convergence entre télécommunications et informatique, phénomène qui conduisit Simon Nora et Alain Minc dans un rapport de 1978 à inventer le terme de télématique, et qui décrit précisement la dimension technique si originale de l’internet. Ainsi, et pour reprendre l’intuition juste exprimée dès ce moment, la société de l’information est tout d’abord le résultat de l’informatisation de la société. Elle ne résulte donc pas simplement de l’irruption de l’internet -en tant que réseau dépassant la communauté scientifique grâce à l’invention du web- au début des années quatre-vingt-dix. La société de l’information émerge véritablement depuis une trentaine d’année, du fait de la mutation des technologies vers le "tout-numérique ", et des économies développées vers une économie de services, "post-industrielle ".

A l’origine était l’économie.

Ainsi, comme la société industrielle, la société informationnelle émerge d’abord dans le champ de l’économie. Cette émergence se manifeste par la croissance rapide des secteurs économiques liés à l’information et la communication qui représentent aujourd’hui 5,5% du PIB, 3% des emplois, et ont contribué pour près du cinquième à la croissance de ces dernières années.

L’information devient désormais un facteur de production déterminant au sein de toutes les entreprises, et les systèmes d’information constituent la colonne vertébrale des systèmes de production et d’échanges, dans la sphère marchande comme dans les grandes administrations publiques. Toutes les grandes entreprises françaises et près des trois quarts des PME sont désormais connectées à l’internet ; la moitié des salariés français travaille, au moins de temps en temps sur un ordinateur. L’information est donc pleinement un facteur de production au même titre que le capital et le travail : quand les flux tendus permettent aux entreprises de réduire leurs stocks, c’est bien de l’information qui se substitue au capital.

En ce sens, la société de l’information est une nouvelle frontière de la croissance, et donc pour la collectivité un enjeu de richesse, d’emploi et de puissance. Ce constat devrait suffir, déjà, à en faire un objet incontournable de la réflexion politique et du débat public.

Mais la révolution des technologies de l’information affecte aussi tous les aspects de la vie sociale et ses usages pénètrent sans cesse plus avant dans la sphère privée. 50% des salariés travaillent sur ou au contact de l’ordinateur. 30% des Français utilisent Internet. 35 % des foyers disposent d’un ordinateur et près de 20 % d’entre eux sont connectés au réseau des réseaux.

Les nouveaux outils numériques accaparent une part croissance du temps consacré aux loisirs. Une enquête de décembre 2001 montre d’ailleurs que l’ordinateur et le téléphone portable constituent les changements les plus visibles et les plus appréciés du cadre de vie. La sphère non-marchande de l’internet et son appropriation individuelle que traduisent les millions de sites personnels des particuliers et des associations dessinent les contours de nouvelles pratiques sociales innovantes.

Plus encore, il faut se projeter un temps en avant : très présente dans la sphère professionnelle et médiatique, largement diffusée dans les produits industriels, dominante, surtout chez les plus jeunes, dans les loisirs, l’informatisation n’a pas encore produit ses effets les plus profonds.

Demain, c’est dans la généralisation de la capacité à communiquer de tous les objets techniques qu’une nouvelle révolution se prépare, dont les conséquences sont encore difficiles à imaginer.

L’étape suivante, qui se prépare déjà dans certains hôpitaux ou dans des laboratoires civils et militaires, verra l’hybridation croissante de l’humain et de la technologie, à travers les deux voies contradictoires qu’incarnent le robot, machine dont l’intelligence tend vers l’humain, et le cyborg, humain aux éléments biologiques duquel sont ajoutés des composants technologiques. Et les questions éthiques posées par ces évolutions seront évidemment nombreuses. On en a ainsi retrouvé la trace dans le vif débat qui a opposé l’an passé Billy Joy, Directeur scientifique de Sun, dénonçant les dangers d’une évolution jugée inmaîtrisable vers l’hybridation de la technologie et du biologique, et Hugo de Garies, chercheur dans un laboratoire japonais de robotique, défendant au contraire comme naturelles ces avancées scientifiques et leurs applications.

Naviguer vers la Cité numérique

Pourquoi cet avant-propos historique et prospectif ? Parce qu’il faut convaincre à la fois que la société de l’information est bien une réalité désormais vécue au quotidien, et que les mutations qu’elle engage n’ont encore produit que très partiellement, et progressivement, leurs effets sur notre société. N’en sous-estimons ni l’ampleur, ni les effets politiques.

Comme toujours, les évolutions réelles sont moins rapides que ce qu’on dit, mais plus profondes que ce qu’on croit. Aujourd’hui, quel que soit le jeu d’aller-retour médiatique, de l’adoration au dépit, auquel la nouvelle économie a pu donner lieu, la majorité des citoyens européens, et a fortiori l’écrasante majorité des citoyens du monde n’a perçu que des changements limités ! Mais la société, cet immense paquebot, a déjà commencé à changer de cap.

C’est pourquoi, si nous ne voulons pas laisser au seul hasard la détermination de la société et de la place offerte au citoyen de demain, il nous faut remettre en perspective les débats d’aujourd’hui. La "révolution numérique", base technologique de la société de l’information produit du changement dans la société. Au fond, elle n’est en soi ni bonne, ni mauvaise. Au rang de ses conséquences mécaniques, il y aura du progrés social et/ou des régressions collectives. Des choix collectifs sont donc nécessaires, qui nourriront les grandes politiques publiques (éducation, santé, réformes des services publics ou infrastructure des territoires...) ou les options technologiques et juridiques qui s’appliquent à l’informatique et à l’internet. Avant cette plongée opérationnelle, un "logiciel politique" restait à écrire.

Cette réflexion collective s’est cristallisée autour de quatre grands principes politiques qui organisent classiquement la cité, mais qui devront ici être réécrits.

-  Liberté : La société de l’information peut être une société de création, de communication élargie et de rapprochement des personnes ; mais elle peut aussi être une société de contrôle social et d’atteinte à la vie privée, ou encore une société de non-droit incapable de réprimer les menaces immatérielles sur les personnes et les biens. Un premier champ de réflexion s’impose donc, à l’intersection de la technologie, du droit, de l’éthique et de l’organisation administrative. Il interroge les relations entre informatisation et vie privée, la protection du consommateur, le droit du travail et les relations dans l’entreprise, mais aussi la politique pénale, la propriété intellectuelle ou encore le droit d’accès à l’information publique.

-  Egalité : La société de l’information peut être une société ouverte, mobile ; mais elle peut aussi être une société profondément inégalitaire, creusant un fossé entre une classe de "sachants " détenant pouvoir et patrimoine, et une classe d’exclus. Cette chance et ce risque renvoient à un second champ de réflexion, sur la formation bien sûr, mais plus encore sur l’accès à l’éducation et à la culture, le fonctionnement de l’administration, les infrastructures et l’aménagement du territoire ou la notion de service public.

-  Démocratie : La société de l’information peut être celle d’un renouvellement des pratiques de citoyenneté - mais elle peut aussi conduire, sous l’apparence trompeuse d’une "démocratie directe" à une anémie de la vie collective et du débat public : la démocratie suppose un forum (lieu du débat), des médiateurs (points de rencontre des désirs et des contraintes), et des institutions (lieu d’élaboration des décisions). Notre réflexion a donc abordé le débat fondamental entre cette démocratie des communautes d’usagers et la démocratie représentative. Il y a-t-il une "nouvelle démocratie" comme il y a une "nouvelle économie ?" Plus en profondeur, elle a envisagé les forces de changement des institutions et des organisations administratives d’ores et déjà à l’œuvre dans la société en réseau.

-  Souveraineté

La société de l’information fait craquer et peut-être demain éclater les cadres traditionnels de la territorialité et, de ce fait, remet en cause l’un des fondements de l’exercice de la souveraineté des Etats-nations. Elle constitue simultanément une incitation sans précédent à la coopération internationale, et à la construction de nouvelles régulations (fiscalité, ordre public et coopération judiciaire...). Indissociablement, elle renvoie à de nouveaux enjeux de régulation : maîtrise des "carrefours" du réseau, de la normalisation et des protocoles techniques. On retrouve ainsi un enjeu de puissance. Les technologies de l’information, qui sont la source principale de la nouvelle richesse des nations, supposent un effort massif et durable en recherche et développement et un cadre favorable pour l’innovation. Les débats sur les enjeux politiques de la société de l’information apparaîtraient rapidement vains si la France et l’Europe s’installaient à la périphérie de la nouvelle économie de l’information.

Parce que cette réflexion collective procède d’une lecture politique des enjeux de la société de l’information, elle s’est efforcée de reposer ces quelques principes qui guident le pacte républicain et nos décisions collectives, mais aussi de discerner des lignes de partage et même de clivage. La société de l’information n’est pas un "ventre mou", qui absorberait pour les digérer les conflits de valeurs et les rapports -contradictoires - des forces sociales. "Pas de technique sans bataille politique", nous répète Wolton à juste titre.

Le Net sans innocence

Précisons, d’entrée de jeu, que le domaine des technologies de l’information est lui-même traversé, et ce, depuis l’origine, de conflits de valeurs et de debats sociopolitiques. Le micro-ordinateur est né d’un projet social qui visait à favoriser l’accès à l’information et à "démocratiser " la puissance de calcul. En 1972, la revue radicale People’s Computer Company annonce que "les ordinateurs étaient principalement utilisés contre le peuple au lieu de le libérer... Il est temps de changer tout cela : nous avons besoin d’une compagnie d’ordinateurs pour le peuple". Face à l’informatique lourde, coûteuse, centralisée, incarnée par le modèle IBM, une génération de jeunes ingénieurs et informaticiens californiens revendique "l’information et la capacité de traitement de l’information pour tous". L’invention du microprocesseur, les premiers micros Altair, puis le Mac Intosh vont réaliser (partiellement) cette utopie généreuse. IBM résiste dans un premier temps, puis se rallliera a l’ordinateur personnel.

Une légende tenace veut qu’Internet ait été conçu avant tout comme un réseau militaire pour les militaires. La réalité est tres différente : l’internet a été inventé par des chercheurs pour relier des centres et des ordinateurs de recherche. Internet, son architecture orientée vers la circulation de l’information et la liberté d’expression, porte la marque du milieu universitaire californien, dans lequel il fut inventé. Les opérateurs de télécommunications se sont longtemps méfiés d’un protocole fondé sur une logique décentralisée : ils lui ont longtemps préféré une architecture fondée sur la notion de circuit, comme dans la téléphonie. C’est la raison pour laquelle le processus d’élaboration des standards de l’internet (les requests for comment, RFC) est profondement impregné d’une ethique academique, fondée sur la circulation de l’information, la confrontation, les prototypes et l’expérimentation. " Nous rejetons les rois, les presidents et même les votes. Nous croyons au consensus rapproché et aux codes qui marchent " expliquait Dave Clark, le premier président de l’IAB (Internet Architectural Board, organisme scientifique qui suit l’évolution des standards de l’internet).

Normes techniques, valeurs collectives

Les normes techniques ne sont pas neutres. Nourries de valeurs collectives, elles en produisent à leur tour.

Le mouvement du logiciel libre est né, à la même époque, sur les campus. L’Université de Berkeley diffusa une version du système d’exploitation Unix, libre de droits de propriété intellectuelle. La reprise en main d’Unix par des constructeurs incita Richard M. Stallman a concevoir le projet GNU. Les principaux outils de l’Internet (serveurs, navigateurs, outils de messageries, etc.) appartiennent eux-mêmes majoritairement au monde du logiciel libre. Ces débats et ces clivages entre standards, systèmes, réseaux, logiciels "ouverts" ou "propriétaires", peuvent paraître sybillins : ils conservent toute leur actualité, ont en fait une portée trés générale et renvoient à des rapports de forces économiques, et à des orientations économiques tout en favorisant l’émergence d’un modèle d’innovation en rupture avec des schémas traditionnels. La notion d’interopérabilité, largement admise, conserve une charge radicale. Elle conditionne l’exercice effectif de la concurrence, la liberté de choix des usagers et la possibilité de contester la domination des leaders par l’innovation. Il convient, cependant, de rappeler qu’aux Etats-Unis, par deux fois, ce sont des présidences démocrates qui s’attaquerent aux monopoles informatiques du moment (Carter face à IBM, Clinton face à Microsoft) et les républicains, Reagan et Bush Jr, qui enterrèrent les procédures. Les choix d’architecture faits pour le réseau auront des conséquences sur les pratiques sociales, mais aussi des enjeux économiques. Comme l’ont noté de bons observateurs, il devient nécessaire de faire connaître les " Yalta " (ou les " Munich ") de l’internet.

L’internet bouscule les idées reçues

Dans l’organisation du débat public en France, entre la gauche et la droite, les conséquences des transformations en cours sont de deux ordres. Internet conduit, à des rythmes différents, les partis à intégrer cette dimension nouvelle dans ses schémas de pensée. Dans le même temps, les différents courants politiques prennent position face à cette nouveauté.

L’essor de la société de l’information déplace ou renouvelle les termes du débat dans chaque camp, bouscule des certitudes ou à l’inverse, donne une actualité nouvelle à des dimensions idéologiques que l’on avait pu, trop vite, croire dépassées.

Ainsi en va-t-il pour nous, au sein de la gauche française, du rôle déterminant du marché et de la concurrence comme moteur de la démocratisation de l’accès aux réseaux. Singulier chassé-croisé, puisque l’enjeu de régulations des concentrations excessives ou la lutte contre les abus de position dominante hérités du monopole dans les secteurs des réseaux, des logiciels et de la production des contenus devient centrale. Ou encore l’intérêt porté à la dynamique entrepreneuriale incarnée par la nouvelle économie comme alternative souhaitée d’un risque voulu à une économie encore marquée par la rente et la reproduction sociale dans la transmission des entreprises.

De même, l’héritage du socialisme anti-autoritaire, les engagements libertaires et les expériences concrètes d’auto-organisation héritées des années soixante, que la conversion à la culture de gouvernement avait semblé condamner au début des années quatre-vingt, retrouvent une actualité toute nouvelle et une force d’utopie réaliste, avec l’internet et la société en réseau.

Autre exemple, celui de la démocratisation du pouvoir de diffuser ses idées : le combat pour la liberté de communiquer avait permis après 1981 des avancées essentielles comme la liberté des ondes radiophoniques et la fin du contrôle d’Etat sur la télévision. Les limites imposées par une ressource rare, les fréquences hertziennes, et la lourdeur des investissements nécessaires ont dans les faits réduit à la portion congrue l’espace non commercial à la radio et surtout à la télévision, où les chaînes associatives ou régionales occupent une place marginale.

Avec l’internet, les deux obstacles essentiels du coût et de la rareté disparaissent. Sans compter les millions de sites en tant que tels, plusieurs centaines de "web-tv" et plusieurs milliers de chaînes de radio en français sont déjà accessibles sur le réseau.

La principale révolution introduite par l’internet est ainsi, plus encore qu’un large accès à l’information, progrès déjà significatif, la démocratisation radicale du pouvoir de publier et de communiquer au public ses opinions. Sur un autre plan, l’irruption de ce nouveau média planétaire, dont les dimensions techniques érodent les modes traditionnels de contrôle public, provoque au sein même de la gauche un nouveau débat très vif où se mêlent à la fois la question de la légitimité même de ce contrôle et celle de sa faisabilité.

Le vieux débat sur la liberté d’interdire ressurgit, avivé par la montée constante d’une violence sociale qui, chez les jeunes, s’alimente aussi d’un bombardement informationnel et symbolique. Il se nourrit également de la confrontation -impossible avant l’internet - de ces philosophies politiques antagonistes qu’expriment le Ier amendement de la Constitution des Etats-Unis, pour lequel toute opinion mérite d’être dite, et l’approche européenne forgée par l’héritage commun des souffrances causées par la haine raciste et le nazisme. Pour la gauche en France, l’évolution technique redéfinit des problématiques traditionnelles, comme celle du rapport à l’œuvre, de leur protection, du statut de l’auteur et de son mode de représentation collective. Elle en fait surgir d’autres, en particulier autour de la régulation technique de l’internet et des technologies numériques.

L’internet n’est pas soluble dans le marché.

L’impact de la société de l’information se mesure aussi fortement dans le débat entre la gauche et la droite. Rien de moins apolitique que les alternatives offertes, pour l’avenir de notre société, par la révolution technologique et les nouveaux rapports de force qu’elle dessine. Des déplacements dans les oppositions, voire des recompositions existent naturellement, souvent transitoires. Ainsi, dans les années 1998-2000, le débat autour de la régulation de l’internet a-t-il donné lieu à une alliance frappante entre libertaires et libéraux de l’économie désormais sans frontières. Cette alliance -qu’un récent rapport parlementaire qualifiait "d’alliance des prédateurs et des enfants gâtés"- récusait au nom d’une mythique "auto-régulation" se suffisant à elle-même, toute légitimité à l’intervention publique en ce domaine. C’est bien comme toujours autour de visions opposées de la place respective des acteurs privés et publics que s’ordonne la controverse. En France, l’inertie étonnante avec laquelle les deux gouvernements de droite qui se sont succédés entre 1993 et 1997, celui d’Edouard Balladur puis celui d’Alain Juppé, ont accueilli l’irruption la nouvelle vague technologique et la difficulté de la droite française à définir une stratégie publique pour la société de l’information s’explique par une triple erreur :
-  avoir tout attendu du marché à l’époque de la libéralisation du marché des télécommunications, alors que la concurrence n’y pourra produire que très progressivement ses effets et que l’essor de nouveaux réseaux exige une régulation publique appuyée sur une vision stratégique ;
-  avoir ignoré les dimensions non-marchandes de l’internet et leurs promesses, tant pour ce qui concerne les relations entre l’Etat et les citoyens que pour la société elle-même ;
-  avoir repoussé toute prise en charge gouvernementale au plus haut niveau des enjeux d’une société de l’information en pleine émergence et négligé les effets leviers de mesures publiques, notamment pour ce qui relève directement de l’Etat (école, formation, culture, administration, recherche).

Cette myopie tout à fait singulière au regard de la mobilisation publique et privée constatée dès 1993-1994 chez nos principaux partenaires et explique pour une part importante certains "retards" français dont le rattrapage n’a pu être que progressif

Ces explications appelleraient naturellement des analyses plus approfondies, qui n’ont pas leur place dans cette note. Un exemple au moins : l’illusion libérale face aux enjeux de la régulation des télécommunications s’est doublée de la défiance, traditionnelle dans l’héritage colbertiste du gaullisme, face aux véritables forces du marché et à une vraie concurrence.

Ainsi, tout en écartant une stratégie nationale de développement du haut débit et des nouvelles technologies de l’information, la droite a-t-elle mis en place un cadre réglementaire qui limitait la concurrence. Symbolique sera à ce titre le choix fait en 1995 de concéder à la Générale des Eaux le réseau de fibres optiques de la SNCF, lequel aurait pourtant constitué une infrastructure déterminante pour ouvrir véritablement à la concurrence les télécommunications en constituant un réseau national dégroupé à haut débit.

A cette absence de vision sont d’ailleurs venues s’ajouter certaines décisions prises durant ces années charnières, qui ont donné aux acteurs de l’époque, en particulier à ceux qui s’inquiétaient déjà du retard en train d’être pris face à la révolution numérique et à l’ internet, le sentiment que la France allait en sens contraire de l’Histoire. Pour toutes ces raisons, le "septennat d’internet" qui s’achève est, à tous égards, un quinquennat. Cela n’a pas empêché que les cinq années écoulées, marquées, en ce domaine, par l’action du Gouvernement de Lionel JOSPIN qui lance dès août 1997 le programme d’action gouvernemental pour la société de l’information (PAGSI), la société de l’information s’affirme comme un enjeu de débat ou tout au moins de compétition entre la gauche et la droite.

Au-delà de ces débats sur le fond et la méthode, l’enjeu politique de l’internet tient aussi à la nature et aux performances de l’outil. Les ONG ou les mouvements pour une autre mondialisation s’appuient sur le courrier électronique et les forums de discussion pour donner à leurs mobilisations une dimension planétaire, difficilement envisageable à défaut.

Ailleurs, dans l’"enfer" de la politique, l’extrême-droite, investit précocement l’internet, dans lequel elle trouve un nouveau moyen de diffuser ses thèses, en particulier s’agissant du négationnisme, provisoirement à l’abri des moyens de lutte contre les contenus illégaux.

L’individu, le citoyen et le Politique

Cette lecture politique des enjeux de la société de l’information, s’il nous paraît avéré qu’elle ne fait pas disparaître la réalité des antagonismes entre pensées de gauche et de droite, doit nécessairement prendre en compte la dualité fondamentale sur laquelle repose aujourd’hui la société française.

Celle-ci est en effet marquée par une forte demande de liberté individuelle dans la sphère privée. Cette aspiration ne se résume pas à de l’égoïsme ou du repli sur soi. Elle se traduit par une personnalisation de valeurs et de principes autrefois fixés et imposés par les institutions. Ce processus va de pair avec une valorisation de l’autonomie de l’individu et de l’épanouissement personnel. Entraînant un déclin du conformisme, il conduit à mettre en avant des notions de tolérance et de respect vis-à-vis des choix de chacun.

Mais notre société est tout autant marquée par une demande de protection et de cohésion sociale qui s’exprime, elle, dans la sphère publique, engendrant des attentes renouvelées à l’égard de l’Etat. Cette demande émerge sous diverses formes : une forte demande de sécurité personnelle ; une revalorisation des notions d’ordre, d’autorité, de discipline ; une demande de régulation économique, de contrepoids à l’économie de marché ; une légitimation nouvelle de l’Etat dans le contexte de mondialisation où lui seul est perçu comme l’acteur de référence susceptible d’agir au niveau international.

Cette dualité se retrouve ainsi fortement dans la lecture des transformations liées à la société de l’information, par la perception de ses promesses autant que de ces menaces.

*** Société de l’information, économie de la connaissance, société en réseaux, cité numérique... Ces notions cernent, chacune, une facette de la société qui se construit sous nos yeux, sous la pression conjuguée du progrès technique, d’une nouvelle dynamique économique, de demandes et pratiques sociales innovantes. La forme que revêtira cette société est loin d’être écrite.

Ces innovations technologiques foisonnantes déploient un champ d’options, ouvrent le champ des possibles. Les nouvelles figures productives, fondées sur l’exploitation des connaissances et l’entreprise en réseau accroissent la polarisation des richesses et des compétences entre les nations, au sein des sociétés, entre les générations, les territoires, les activités.Si les choix individuels sélectionnent certains usages, technologies, produits ou services, ce sont les choix collectifs qui façonnent la société en réseaux. Ces choix collectifs, ces options, ces principes, il nous appartient de les mettre à jour.

Si nos valeurs - liberté, égalité, solidarité - conservent toute leur actualité, il convient désormais de les combiner avec les principes issus de la régulation des systèmes techniques. De nouveaux principes d’action - interopérabilité, systemes ouverts, standards et reseaux ouverts - accèdent ainsi au rang de catégories politiques.

Les technologies de l’information ont desormais pris une telle importance qu’elles ne relevent plus d’une intendance délégable aux techniciens. La réflexion politique sur les fins (les réformes, les changements nécessaires) doit être complétée d’une réflexion sur les architectures techniques.

Ainsi, proposant une vision politique des enjeux de la société de l’information, cette réflexion collective explore dans les pages qui suivent les différents champs offerts aux choix collectifs et aux stratégies publiques.

Christian Paul, Jean-Noel Tronc, Maurice Ronai


Sommaire de la Note 29 de la Fondation Jean Jaurés

1. Vers une société en réseaux 2. De la démocratie en numérique 3. L’école du XXIème siecle : un investissement massif 4. La circulation des oeuvres et des savoirs dans l’espace numérique 5. Aménagement du territoire : l’accès aux réseaux partout 6. L’économie numérique : les leviers pour la croissance 7. Entreprise et travail en réseau : les nouveaux enjeux du dialogue social 8. Administration électronique.fr 9. Des espaces de régulation à construire


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