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Lettre n°34 - Militantisme et communication politique en ligne (Chronique n°4)

10 octobre 2000


Internet : le seul media qui echappait au contrôle de Milosevic

Tout a été dit sur la revolte pacifique qui a balayé en quelques jours le regime de Milosevic. Les ultimes manoeuvres du régime, le legalisme et la determination de deVojislav Kostunica, la campagne de desobeissance civile, les defections, l'isolement du dictateur et son retrait final . On s'interesse ici, c'est l'objet de cette chronique des usages politiques et militants des technologies de l'information, au rôle qu'Internet a joué dans les elections de septembre et dans l'epreuve de force d'octobre. On peut imaginer que le courrier electronique a pas mal fonctionné tout au long de la crise, et notamment dans la preparation de la journee du 5 octobre. Le Monde rapportait, dans son edition du 8-9 octobre, la contribution decisive d'OTPR, Resistance, le mouvement etudiant et lyceen " qui a sans doute fait plus de mal au regime de Slobodan Milosevic en un an que tous les partis d'opposition en dix ans". Otpor, et son site, auront joué un role essentiel dans la campagne electorale, puis dans la gestion de la crise d'octobre. Les chiffres les plus contradictoires ont circulé sur le nombre d'internautes en Yougoslavie : il se situerait autour de 400 000 (40 000 en 1997). Selon l'AFP, les citoyens pouvaient vérifier par Internet s'ils figuraient bien sur les listes électorales, le dernier recensement de la population remontant à 1991. On sait le role que joua la radio indépendante B292, et son site, tout au long de l'annee 1999.On revient ici en arriere sur l'usage que l'opposition et l'aile marchante de la societe civile firent d'Internet, au long des deux dernieres années. Et les tentatives du regime de museler le seul media qui lui echappait.

TemPS réels

Avril 1999 : en plein conflit du Kosovo, Internet echappe a la censure du pouvoir serbe

Au début du mois d'avril, quelques jours après le début des frappes aériennes sur Belgrade, l'une des premières actions des autorités serbes avait été de saisir les serveurs de la radio indépendante B 92. Bien qu'interdite d'antenne en Yougoslavie, celle-ci continuait de diffuser ses programmes sur un site Web hébergé aux Pays-Bas. Les dirigeants de B 92 avaient en effet créé leur propre prestataire d'accès, Opennet, qui assurait aussi les connexions pour la plupart des médias serbes indépendants, notamment l'agence de presse Beta.

Quand la Serbie fait l'objet des attaques aeriennes de l'OTAN, les internautes serbes communiquent sur les forums de discussions ou les listes de diffusion. Ils temoignent, presque en direct, de la vie quotidienne sous les bombes (4 h 30 du matin, 4 avril, Belgrade : " Je viens de voir un gros champignon orange s'élever au-dessus des toits des immeubles "). Même si beaucoup ne font que refléter l'intense propagande des médias officiels. Les communications sur Internet, si elles sont toujours techniquement possibles, ne sont pas sans danger pour leurs utilisateurs. De son siège de New York, Human Rights Watch, une organisation de défense des droits de l'Homme, utilise un cryptage à 128 ou 256 bit avec le programme PGP (Pretty Good Privacy) pour communiquer avec ses correspondants dans la région. Les sites d'opposition à la politique officielle yougoslave, hebergés à l'etranger, doivent muscler leur sécurité. Ils redoutent les operations de sabotage de la "Main noire", un groupe de pirates informatiques belgradois.

http://www.lmi.fr/sf/1999/990423%2D1522%2Deconflitdukosovobasculesurinternet.htm

Mai 2000 : B2-92 contourne la censure par le Net

Hébergés par la télévision municipale de Belgrade, Studio B, contrôlée par l'opposition, les journalistes de B2-92 sont accusés par le régime de Slobodan Milosevic d'avoir appelé à maintes reprises à "renverser le pouvoir". Depuis sa création en 1989 sous le nom de B92, c'est la quatrième fois que les émissions de la radio indépendante sont suspendues.

La police serbe a pris possession au début du mois de mai des locaux de la télévision d'opposition Studio B, qui abrite la radio indépendante B2-92. Désormais, l'équipe sait réagir vite pour continuer à diffuser ses informations sur Internet et par satellite. Quelques heures seulement après cette nouvelle interdiction, les programmes étaient disponibles sur le site de la radio, en format MP3 et Real Audio. "Nos serveurs sont situés à l'étranger, ce qui nous permet de contourner la censure en continuant d'émettre presque comme si de rien n'était", explique son rédacteur en chef. Qui souligne combien l'utilisation d'Internet est vitale pour un média comme B2-92 : "il nous permet de toucher beaucoup plus de monde. Hier soir par exemple, la partie anglaise du site a reçu plus de 61 000 visites."

http://www.freeb92.net http://www.temps-reels.org/actualites/actualites27.htm

Juillet 2000 : le gouvernement Serbe tente de prendre le contrôle de l'Internet

Une nouvelle législation de sociétés publique entre en vigueur en Serbie le 26 juillet. Elle contraint les fournisseurs d'acces de contracter avec le gouvernement . Celui ci approuvera ou désapprouvera pour leurs statuts et leurs tarifs. En termes pratiques, selon Beograd.com, cela signifie que les listes d'abonnes, leurs activités et le contenu de leurs correspondances électronique seraient accessibles aux autorités Serbes. Celles ci pourraient contraindre les fournisseurs augmenter leurs tarifs jusqu'à un niveau auquel personne ne pourrait se le permettre et établir ensuite un monopole public sur les services d'acces d'Internet.

http://www.otpor.net/news/072600_GovOnInternet.html

Le regime tente d'interdire Otpor et otpor.com de plus en plus populaires

Otpor est apparu sous les projecteurs le 5 novembre 1998 : Ce jour-là quatre jeunes étudiants - trois garçons et une fille - sont interpellés par la police. Jugés en procédure d'urgence, ils moisissent dix jours en prison pour " atteinte à la sécurité publique ". La " Résistance " traduction d'Otpor - s'organise. Dans les manifestations, des milliers de jeunes se rallient derrière sa bannière noir et blanc, et, au son des grosses caisses ou des sifflets, scandent la " rébellion " contre Slobodan Milosevic.

Il ne s'agissait au départ que de lutter contre une loi, adoptée en mai 1998, verrouillant les universités, centres traditionnels de la contestation serbe. Les militants d'Otpor ne sont pas pour autant une génération spontanée. Ils reprennent le flambeau d'une contestation étudiante anti-Milosevic apparue dès le début des années 90 et que le régime s'acharne depuis à mater par la force. Pour éviter d'y prêter le flanc, Otpor s'est mis en sommeil trois jours avant les bombardements de l'OTAN en mars 1999.

La guerre perdue, Otpor repart de plus belle. Il revendique 40 000 activistes réguliers. Otpor a élargi ses revendications, concentrées, initialement, sur la " dépolitisation des universités". Le but est la " démocratisation de la société, des élections libres et honnêtes, la lutte contre le fascisme et l'amélioration des conditions de vie ".

L'ironie, la dérision et la détermination d'Otpor contrastent dans la grisaille d'un pays exsangue après presque dix années d'embargo. Il secoue une population lassée du nationalisme guerrier de son président et des divisions suicidaires de l'opposition. " Le succès sera assuré si nous sommes nombreux, si nous sommes courageux, si nous nous faisons confiance. Le Messie ne viendra pas sur son cheval blanc résoudre nos problèmes", affirme le programme d'Otpor, publié sur son site Internet

Le pouvoir qualifie Otpor d'" organisation terroriste dangereuse pour l'ordre public " et menace de la faire tomber sous le coup de la loi. Les manoeuvres dont le pouvoir use habituellement pour diviser l'opposition n'ont pas de prise sur les activistes d'Otpor.

Selon le maire d'opposition de Cacak, Velimir Ilic (dont on sait maintenant qu'il jouera un role-clé dans la journee du 5 octobre 2000) , Otpor tire sa force de ses militants, qui " ne sont pas impliqués dans des partis politiques mesquins (...) Ils ont la conscience tranquille, ils n'ont pas de superstructures ni mêmes de journaux, ils sont complètement libres et unis et veulent du changement ".

http://www.lemonde.fr/article/0,2320,71681,00.html
http://www.otpor.com

Aout-Septembre 2000 : floraison de sites internet pour la campagne electorale

Depuis l'annonce fin juillet de la tenue des élections du 24 septembre, des dizaines d'organisations non gouvernementales ont intensifié leurs activité sur l'Internet. Le site Izlaz2000!.org regroupe plusieurs organisations militant pour des "élections démocratiques et honnêtes". Elles font des analyses et des projections pré-électorales, et enseignent les "droits et obligations de l'électeur réel".

Pour ceux qui préfèrent la musique aux meetings, Vreme je! renseigne sur le programme des concerts qui se tiennent dans le cadre de la campagne "avance sur la ligne et vote", organisé par des associations de jeunes.

Le Centre pour des élections libres et la démocratie (CeSID) explique en détail les règles du vote. Il promet de donner le premier, dans la nuit de dimanche à lundi, les résultats du vote sur son site. Tous les candidat à la présidentielle disposent d'un site.

La campagne de Vojislav Kostunica, s'appuie sur le site de l'Opposition démocratique de Serbie (DOS). Un autre site de la DOS n'est là que pour inciter les indécis à voter.

http://www.mmedium.com/cgi-bin/nouvelles.cgi?Id=4288

10 septembre : Otpor.com lance le mot d'ordre " il est fini".

Le site d'otpor va jouer un role essentiel dans la campagne : les militants viennent y trouver des textes, des slogans, des consignes quotidiennes. otpor. com affiche systématiquement les dernières trouvailles des artistes et des graphistes du groupe.

Depuis sa création, Otpor attache une grande importance à l'esthétique et à la visibilité de ses symboles. Les militants d'Otpor veulent donner à leur contestation un " look " séduisant et original. Ils ont inventé un style dépouillé très contemporain, axé sur l'expression corporelle.

L'emblème du mouvement, un poing fermé composé de six segments stylisés se décline en relief et dans toutes les tailles, accompagné de mots d'ordre brefs et percutants : " tiens bon ", " libère-toi ", " résiste "... Au fil des affiches, il s'agrandit, recouvrant peu à peu la silhouette du président Milosevic qui, lentement, s'estompe. Bientôt le poing remplit tout l'écran, Milosevic a disparu : " Il est fini ! " Plus loin, le poing se transforme en une main tendue, qui pointe son index vers l'électeur pour lui ordonner de voter pour l'opposition : " Voisin ! Tu vaincras Milosevic. Ta voix lui fait peur. Le 24 septembre, sors, vote et gagne. "

En plus des affiches, tracts et graffitis, le site publie de nombreuses photos prises lors des "actions artistiques" organisées par Otpor dans des lieux publics : travestissements, peinture sur corps, installations mobiles, expositions sauvages...

Le site exhorte les étudiants à aller directement à la rencontre des citoyens. Ils ne doivent plus hésiter à faire du porte-à-porte, pour transmettre, " en chuchotant s'il le faut ", un seul mot d'ordre : " Le 24, vote et fais voter tes amis et ta famille. Il est fini ! "

Voilà ce qu'on pouvait lire sur le site d'otpor le 10 septembre .

"Les élections Présidentielles sont une clef absolue pour Milosevic. Il est prêt a sacrifier les municipalités, le Parlement Fédéral, le Monténégro (et, bien sûr, ses propres gens). La seule chose a laquelle il s'intéresse, c'est de rester au pouvoir .
Dans sa precipitation, il a oublie un détail : LES GENS. Voici la formule mathematique de sa défaite : "UN TAUX DE PARTICIPATION MASSIF + LE CONTROLE DES OPERATIONS ELECTORALES = LA VICTOIRE "Les chiffres sont très simples.
1. Le taux de participation necessaire est 4 millions plus une voix
2. Le dernier sondage donne 26% de soutien a Milosevic . Même avec la fourchette haute de 35 % (il faut remonter a 1992 pour un tel score) , cela fait 1,400,000 voix.
3. Imaginons le pire des scénarios : ses relais au Monténégro vont bourrer les urnes. Cela fait 200,000 voix supplementaires.
4. Il va s'attribuer les voix de nos frères malheureux du Kosovo dans trois zones d'élection du sud. Encore 200.000 voix.
5. Maintenant, ajoutons encore 200.000 voix qu'il pourrait être capable de voler dans l'Armée et dans des villages reculés. Le score maximum absolu de Milosevic est de deux millions, quelque soit la maniere dont il y arrive. Quatre millions et un électeurs gagneront contre Milosevic, quel que soit son adversaire, que les Montenegrins votent ou non Serez vous le quatre-million-et unieme ? "

http://www.lemonde.fr/article/0,2320,93572,00.html
http://www.otpor.net/news/082600-he-is-finished-instructions.html

24 septembre : un logiciel de "fraude electorale" pour voler la victoire de l'opposition

Selon le New York Times du 5 octobre, cité par Transfert, si le gouvernement yougoslave s'est bien livré à une fraude massive lors du premier tour du scrutin présidentiel du 24 septembre, il l'a fait avec des outils modernes. Selon un correspondant du quotidien américain, qui cite le témoignage d'un économiste démocrate serbe, le Bureau fédéral yougoslave des statistiques serait en possession du logiciel truqué utilisé par la commission électorale. Ce logiciel comportait une "option fraude", permettant d'ajouter ou de retrancher des voix aux totaux réalisés par les candidats. Le score de Vojislav Kostunic n'aurait pas été modifié. 170 000 voix fictives auraient en revanche été attribuées à Milosevic

http://www.transfert.net/fr/cyber_societe/article.cfm?idx_rub=87&idx_art=2029

26 septembre : L'OSCE dénonce la censure de sites Web de médias yougoslaves

Dans un rapport quotidien consacré aux élections fédérales yougoslaves, l'Organisation pour la Sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a inqiqué qu'"il y a eu au cours des trois derniers jours de fréquentes et durables perturbations de sites internet de médias yougoslaves indépendants utilisant des serveurs situés en Serbie". Ces perturbations ont essentiellement touché les sites de la radio indépendante B-92, d'un Independant Media Center, de la Radio 021 et du site Elections 2000 organisé par l'organisation Free Serbia.

Dans le cas de Radio 021, "l'alimentation électrique du fournisseur Internet a été coupée durant plusieurs heures", selon un communiqué du bureau du Représentant de l'OSCE pour la Liberté des Médias. "L'une des principales entreprises de télécommunications yougoslaves fournissant l'accès à l'Internet, EUnet, a officiellement démenti avoir eu recours à toute forme de censure au sujet du contenu de ses serveurs", a indiqué l'OSCE.

http://www.mmedium.com/cgi-bin/nouvelles.cgi?Id=4316

5 octobre : 27 sites appellent a la désobéissance electronique

Alors que l'opposition serbe manifeste sa désobéissance civile par une grève dans tout le pays, les internautes sont eux aussi appelés à protester contre Slobodan Milosevic, au travers d'une "désobéissance Internet". " Va-t-en ! "" Milosevic dehors ! "

22 sites, dont celui de la communauté Linux serbe, Zastita, la librairie en ligne Yuread, appelaient le 5 octobre à la " désobéissance électronique " : ils appelaient les internautes à utiliser leurs "droits Internet", puisqu'ils ont été "privés de leur droit de vote". Ils les invitaient aussi consulter les médias indépendants serbes, comme Freeserbia ou Freeb92.

Le site Zastita, d'ordinaire consacré aux problèmes de sécurité informatique, menait l'opération et maintenait à jour une liste complète des sites participants à cette campagne. Pendant les journees decisives, Zatista affichait un enorme mot d'ordre : "Strajk", la grève. Avec une photo de Milosevic de dos, et le symbole d'Otpor, le poing levé.

http://www.Zastita.co.yu/ http://www.zdnet.fr/actu/soci/a0016176.html?nl=zdnews

 
 
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