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Vivendi Universal Publishing, l’etat et l’edition française. (débat)
mardi 22 octobre 2002

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Une affaire politique et symbolique

Avec la cession de la branche edition de Vivendi ( Vivendi universal publishing) , nous sommes au coeur des dysfonctionnements d’une economie de marché non regulée.

Nous sommes au coeur aussi de cette exception culturelle dont la France se veut le promoteur. Dans le pole edition de Vivendi, on trouve le meilleur de la lexicographie française (Larousse, Le Robert), une bonne moitié de l’édition scolaire, et ded catalogues prestigieux (Plon et Julliard).

C’est aussi un cas d’ecole pour tous ceux qui s’interessent au rôle de l’Etat.

Les termes du debat sont connus

-  Vivendi, lourdement endetté, veut céder, au meilleur prix, son pole edition.

-  Le pole edition de Vivendi resulte d’une serie d’absorptions et de fusions. Vivendi envisage de le ceder pour une somme de l’ordre de 3 à 3,5 milliards d’euros. C’est peu, si on considère que le seul Houghton Mifflin a été acquis par VUP, il y a quelques mois, pour 2,2 milliards d’euros.

-  Tout le monde admet que VUP, en tant que groupe, vaut moins que la somme des parties qui le constituent. Dans ce domaine comme dans d’autres, la strategie de concentration a " detruit de la valeur " ....

-  La vente de VUP dans ce contexte de " decote " (le groupe ayant moins de valeur que la somme de ses parties) s’apparente a une mise a l’encan.

-  Il y a deux types de candidats a la reprise du pole edition. Hachette et des fonds d’investissement. Si Hachette reprend VUP, il sera contraint d’en receder une partie en raison des seuils de concentration. Si VUP vend son pole d’edition a des fonds d’investissement, ceux ci procederont a une vente par appartement : ils chercheront a valoriser, au meilleur prix, chacun des elements du pole edition.

Aucune de ces deux solutions n’est bonne pour l’edition française

-  L’Option Hachette est aberrante : Hachette sera a la fois juge et partie... Hachette va faire ses emplettes. Conserver ce qui lui convient (compte tenu des seuils de concentration) et cedera a d’autres editeurs ce qu’il ne peut ou ne veut pas conserver. En d’autres termes, on confie a Hachette le soin de dessiner le paysage de l’edition française. Il le fera, evidemment, en fonction de ses interets : financiers et industriels.

-  L’option des fonds d’investissement est un peu moins aberrante, mais elle est loin d’etre satisfaisante.

Tout le talent des fonds d’investissement va consister a detecter la valeur intrinseque de chacun des elements de VUP, et de le vendre au plus offrant. Ils vont mettre les maisons d’edition moyennes en concurrence ... Dans cette option, le paysage de l’edition française sera redessiné en fonction d’une logique purement financiere.

Il y avait une troisieme option. Celle d’une intervention de l’etat

Mais personne ne semble l’envisager.

Exception notable : dans une tribune du journal le Monde, Pierre Cohen-tanuggi, ex-DG de Gallimard, evoquait l’hypothese d’un " geste régalien, exorbitant du droit commun, semblable pourtant, dans son principe, à celui que, régulièrement, l’Etat accomplit dans les salles de vente par le truchement de la Bibliothèque de France ou des Musées nationaux, sans avertissement préalable, une fois prononcée la dernière enchère ".

L’Etat dispose, en effet, des moyens d’intervention et d’ingénierie pour mener à bien une telle entreprise :la caisse des depots, notamment.

Il ne s’agit, evidemment pas de nationaliser VUP, mais de prendre le temps et le recul necessaire pour ceder les elements de VUP sans destabiliser toute l’edition française.

Il s’agit, je cite Cohen-tanuggi, " de permettre que le reclassement de chacun des actifs du groupe vers le secteur privé, sans fausser plus qu’il n’est besoin le jeu du marché, puisse s’opérer avec le recul et la neutralité nécessaires, selon un cahier des charges simple et strict : à prix égal, préférence à des éditeurs ; à des ressortissants de l’Union européenne pour les maisons qui y sont situées ; à des projets présentant une cohérence tant en matière d’édition que de distribution ; à des offres suffisamment financées en fonds propres plutôt que par des montages financiers aléatoires. Pour le reste : respect des règles en matière de concentration ; gestion des sociétés du périmètre sans secousses excessives dans l’intervalle ; protection, autant que faire se peut, des droits des personnels. ".

Le temps, le recul, la neutralité, le sort des salariés, des regles de cession claires et explicites... Autant de criteres que seul l’etat est en situation de faire prevaloir. En ces temps de reconquete ideologique de l’opinion cette affaire Vivendi Universal Publishing pourrait etre l’occasion d’affirmer le role irremplaçable de l’intervention publique. MR


Le Communiqué du PS : Défendre l’édition française

Le Parti socialiste s’inquiète de l’incertitude qui pèse aujourd’hui sur l’édition française à la suite de la décision de vente par Vivendi Universal de sa branche édition. La puissance publique ne doit pas se désintéresser de cette transaction.

Elle doit veiller :

1. A ce que VUP ne tombe pas entre les mains de fonds d’investissements spéculatifs qui feraient courir de grands risques à notre secteur de l’édition.

2. Que ne se constitue pas, à la faveur de cette cession, un quasi-monopole de la distribution des livres qui pourraient porter atteinte à la diversité culturelle et la liberté effective de création.


Aujourd’hui la meilleure garantie de l’exception culturelle du livre et de sa pérennité, c’est précisément la faiblesse de ses rendements financiers.

Dans l’un des articles publiés dans la presse ces dernières semaines (ce devait être dans " les Echos "), le rédacteur développait la thèse de l’existence d’une réalité humaine de l’édition faite de femmes et d’hommes engagés dans ce processus à différents titres, auteurs, éditeurs, libraires, lecteurs, ou simples " amis ", et finalement de la permanence du lien humain au-delà des contingences.

Il faut avoir été à la Foire du Livre à Francfort, avoir respiré cet air si particulier des allées minutieusement classées selon des typologies très savantes, pour comprendre que le livre ne se réduit pas et ne se réduira jamais aux mécanismes propres de son industrie, de l’édition à la distribution, en passant par tous les intermédiaires de la diffusion, de la promotion, etc.

Un autre rédacteur s’étonnait de ce qu’une industrie qui est réputée pour ses très faibles rendements financiers, qui sont du même ordre de grandeur sur la longue durée que l’exploitation agricole, soulève des tempêtes, et faisait remarquer qu’il y avait longtemps que les Etats-Unis avaient cédé à des entreprises européennes son industrie du livre.

Aujourd’hui la meilleure garantie de l’exception culturelle du livre et de sa pérennité, c’est précisément la faiblesse de ses rendements financiers. C’est bien parce que le livre n’est pas une valeur spéculative qu’il est protégé des appétits et que sa gestion, à quelques nuances près, obéit à des critères qui sont les mêmes partout, concentration ou pas. Et à cet égard on peut dire qu’en France le livre est bien géré.

Qu’on ne nous fasse pas prendre des vessies pour des lanternes comme s’y essaye Cohen-Tanuggi . Le livre se porte très bien, merci pour lui, que l’Etat réserve ses interventions à des causes plus dramatiques et plus urgentes.

Car on touche certainement là à une question de fond. Assiste-t’on à une manifestation de plus des effets de la mondialisation ? Vivendi était-il la vigie avancée de la mondialisation à la française (au point d’avoir voulu se substituer à l’Etat dans la défense et illustration de la culture française) ? Rien de tout cela ! Vivendi n’est que le triste avatar d’une ambition démesurée qui comme ses prédécesseurs Havas ou Groupe de la Cité a prélevé sur les faibles marges du livre pour financer ses rêves de puissance. Et la question qui est posée est de savoir comment on répare les pots cassés, c’est-à-dire comment on peut revenir à une situation " normale " en gestion.

Or une situation normale en gestion, c’est une situation qui sera prise en main par des gens qui savent gérer. Il y en a. Il y en a chez Hachette, il y en a ailleurs. Je ne vois pas du tout pourquoi il faudrait ameuter le ban et l’arrière ban. Si une telle situation en gestion créait des déséquilibres, notre législation sur la concurrence, sur le droit d’auteur, etc permettrait d’y remédier là encore de manière " normale ".

On sonne le tocsin et on en appelle à l’Etat, on invoque des droits régaliers, quiconque ne se range pas à ces avis passe pour un " libéral " ce qui est quand même la pire des insultes.

Je recommanderais plutôt de garder la tête froide. Si Hachette propose un plan sérieux de reprise avec des garanties dans le cadre d’une législation qui existe, pourquoi pas ? Si PAI a un dossier plus crédible, pourquoi pas encore ? Si demain les maisons concernées sont vendues et récupèrent pour elles-mêmes l’usage de leur cash flow, ou vont grossir des groupes plus petits que leur cash flow aidera à se développer, en quoi les principes et la pratique en souffriraient-ils ? Qu’est ce qui finalement pourrait être pire que la situation actuelle où on a vu un illuminé conduire son groupe à la faillite, et accessoirement ridiculiser les intérêts français ?

Pour donner mon avis sur l’arrière-plan de tout cela, la langue française, je lui fais suffisamment confiance pour penser qu’elle continuera d’exister envers et contre toutes les extravagances, fussent-elles celles d’un illuminé. Si la question était posée de savoir ce qui pourrait la menacer je crois qu’il faudrait chercher la réponse ailleurs que dans l’industrie du livre qui de tous temps a vécu de la langue, en la servant bien certes, plus qu’elle ne l’a fait vivre. PC

Edition scolaire : l’’Etat , principal client de VUP et Hachette

En ce qui concerne le volet " scolaire " de ce dossier, ce n’est pas seulement au nom de son pouvoir régalien que l’Etat pourrait intervenir. Il représente, pour plus d’un milliard d’euros par an, le client de VUP et Hachette. Il peut, à ce titre, définir un cahier des charges pour ses fournisseurs. N’importe quelle entreprise ferait de même, et ceci n’est ni libéral ni anti-libéral. c’est tout simplement du bon sens commercial.

S’il annonce, par exemple, qu’il achètera 50 % des manuels à des éditeurs indépendants et que, à qualité égale,il privilégiera le capital français, il impacte directement les valeurs de cession pour les uns et pour les autres. RA

Réguler un marché n’implique pas intervention directe de l’Etat.

Il est difficile de parler d’ " économie de marché non régulée " à propos d’un secteur d’activité dont la principale mécanique de marché, celle de fixation du prix, est encadrée par une loi (Cf. le [1]).

La puissance publique (Etat et Collectivité locales) est, par ailleurs, un agent économique dominant sur ce marché au travers de l’édition scolaire (15% des titres en 99) et des bibliothèques municipales et départementales (2892 établissements conservant 119 millions d’imprimés pour 180 millions de nouveautés, en 99). D’autres lois et dispositifs (francophonie, présence culturelle à l’étranger, etc.) accroissent encore le rôle de l’Etat dans ce secteur dont on a souligné, à juste titre, le caractère fragile.

Il faut aussi se garder d’invoquer la Culture, aussi exceptionnelle soit-elle, dans un débat qui est avant tout économique et qui ne concerne qu’une infime partie d’icelle. Il n’y a pas eu de hauts cris quand VU s’est débarassé de sa presse professionnelle et pourtant la culture technique et la diffusion des savoirs spécialisés ne sont-ils pas au moins aussi importants que les manuels scolaires, les dictionnaires et le dernier roman de Marguerite Edmonde Valmort ?

Pourquoi la Culture serait-elle plus menacée par Hachette ou un fond d’investissement, que par une administration dont la première des qualités n’est probablement pas de savoir monter et gérer des entreprises ?

Enfin, si l’on veut avoir une position raisonnable sur l’intervention de la puissance publique dans le champ de l’entreprise dès qu’il s’agit de Communication/Culture/Savoir, il est préférable de n’en point changer. Rappelons que les 3 plus grandes chaines de télévision privées en France sont contrôlées par les 3 plus grands groupes privés profitant de l’argent public (BTP, eau, services aux collectivités). Réguler un marché n’est pas synonyme d’intervention directe de l’Etat. Les lois existent qui encadrent les concentrations et l’abus de position dominante. Le secteur de l’édition dispose en plus de son contingent de lois spécifiques. Il n’est sans doute pas nécessaire d’y ajouter une task-force de hauts fonctionnaires qui vont essayer " d’organiser le marché " selon des critères qui leur sont propres et qui ne garantiront en rien la survie du secteur. Pourquoi les logiques financières et industrielles seraient-elles moins efficaces et plus menaçantes que la logique d’Etat ? N’avons-nous pas sous les yeux assez d’exemples de faillites du modèle de " capitalisme d’Etat à la française " ? MB



[1] dossier du Ministère de la Culture->http://www.culture.fr/culture/dll/prix-livre/index.htm

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