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Vous êtes ici : Accueil > Dossiers et débats > Chroniques > Lettre de Woodstock. La chronique de John G. Mason > Clinton et la fin de l’exceptionnalisme américain ? (I) | |
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LA TROISIÈME VOIE FACE À L’AMÉRIQUE DE BUSH lundi 18 juin 2001 Imprimer cet article | Cet article au format PDF Les années " gogo " du Clinton Boom semblent déjà bien loin. La chute libre du NASDAQ - qui a baissé depuis son apogée au printemps passé de plus de soixante pour cent - a déclenché un recul général des marchés et la liquidation de quatre mille milliards de dollars en valeurs boursières. On a passé l’éponge sur la plupart des sociétés " dot-com " (point.com), fleurons de " la nouvelle économie ". De la fameuse " silicon alley " new-yorkaise, il ne reste plus rien, mis à part des affiches géantes vantant de " jeunes pousses " soudainement desséchées et des hordes de jeunes diplômés qui se retrouvent chômeurs plutôt que milliardaires. On a sonné le glas de la grande progression des marchés financiers qui a enrichi les nouvelles élites américaines, dites " bobo " (bourgeois bohèmes) , au cours des deux dernières décennies. On pourrait se demander donc si le moment n’est pas enfin venu - après tant d’années d’intox " populiste " au sujet des marchés - de reconsidérer les vertus du modèle américain du capitalisme patrimonial ? Vue d’une Europe qu’inquiète la résurgence inattendue d’une Amérique " qui fait peur ", la perspective d’un grand rapprochement idéologique entre les gauches européennes et américaines semble bien lointaine aussi. C’est en vain que les partisans de la " troisième voie " auront proposé l’intégration du Parti démocrate américain dans un projet international commun autour du thème de la " gouvernance progressiste ". Ayant gagné l’élection populaire en novembre pour finir par perdre en décembre le combat politique pour la présidence , le Parti démocrate a perdu de son charme pour ses soupirants d’outremer. Pire encore pour la plausibilité d’un rassemblement politique euro-américain, la débâcle des élections présidentielles de l’an 2000 - suivant de près l’acte de destitution voté contre William Clinton par la Chambre des représentants, en 1998 - a démontré une fois de plus que quand Américains et Européens parlent de démocratie, ils ne parlent pas forcément de la même chose. On peut même dire qu’au vu des trois milliards de dollars dépensés par les deux partis au cours des dernières élections, la dérive oligarchique de la classe politique américaine se manifestait d’une manière trop flagrante pour ne pas être remarquée outremer . Tout d’un coup, les écarts politiques et culturels entre nos systèmes - que l’on croyait occultés par la grande amitié entre Bill et Tony - semblent plus évidents, voire intolérables. Devant la présidence conservatrice du " Governor Bush " , les distances culturelles et politiques qui nous séparent semblent plus difficiles à franchir, car George W. n’est pas un membre " à bon droit " du club euro-socialiste . On constate déjà que le souci, qui existait précédemment chez les dirigeants européens, de protéger leurs partenaires américains des retombées de leurs propres faux-pas politico-diplomatiques a considérablement diminué ces temps-ci. C’est ainsi que, du fait d’un accident de parcours, la question capitale de l’exceptionnalisme américain se pose de nouveau pour les partis frères de l’Internationale socialiste - tout comme au début du siècle dernier. La Restauration Bush : une conjoncture exceptionnellement " malchanceuse " Aujourd’hui aux États-Unis, les questions qui se posent à nous sont plutôt d’un autre ordre, et plus urgentes. Avec l’installation de Bush à la Maison-Blanche par un " coup d’État de velours " exécuté par la Cour suprême républicaine , la droite américaine a enfin réussi à se débarrasser du veto présidentiel de Clinton et à supprimer ainsi cet obstacle à la réalisation de son projet contradictoire de diminution radicale de l’appareil fédéral chez nous et d’expansion de l’appareil militaire américain dans les cieux. Le Parti républicain, en raison d’un alignement institutionnel aussi malheureux qu’exceptionnel, a pu à la fois emporter la présidence et maintenir son contrôle sur la Chambre des représentants, le Sénat et la Cour Suprême - chaque fois avec des marges très étroites, mais bien réelles . Cela a mis fin au système de la cohabitation entre les partis, qui avait duré plus de trente ans, et a bloqué provisoirement le fonctionnement normal du système constitutionnel des contre-pouvoirs. Ayant compris qu’une conjoncture aussi favorable n’arrive que rarement , les ultras conservateurs au Congrès et à la Maison-Blanche ont entamé une course contre la montre pour appliquer leur programme de " réformes " avant que l’occasion ne passe. Actuellement étant donnée la division égale du Sénat, on doit dépendre de deux " fils " bien fragiles - la santé du Sénateur Strom Thurmond de Caroline du Sud, âgés de 98 ans, et la progression de la défaillance cardiaque de Vice President Dick Cheney qui a déjà souffert de quatre crises. Si la majorité républicaine perd ou l’un ou l’autre, elle ne perds pas simplement le sénateur le plus aine ou le " Maire du Palais " de M. Bush, mais le contrôle des présidences des toutes les commissions sénatoriales. Cela veut dire que la machine infernale des contre-pouvoirs de la Constitution Américaine se met en route de nouveau. Version turbocompressée de la révolution reaganienne, le programme de Bush est loin de la modération centriste annoncée dès son investiture. Il ne vise pas moins que le démantèlement des acquis sociaux des années trente et le renversement des mesures culturelles des années soixante. Depuis janvier 2001, une offensive " tous azimuts " nous a déjà imposé le refus du protocole de Kyoto et la décision de relancer le projet de la " guerre des étoiles " qui met en péril le traité ABM [traité limitant les défenses antimissiles et conclu entre Washington et Moscou en 1972] - sans parler des changements dans les dispositions fédérales qui concernent l’exploitation par les grandes sociétés pétrolières des zones écologiques vulnérables de l’Alaska. D’autres projets de loi visent à subventionner au moyen des fonds publics les bonnes œuvres des groupes chrétiens intégristes ; à réduire les impôts des 5 % de la population les plus privilégiés ; à reformer les procédures de faillite en faveur des grandes banques ; et à empêcher l’action politique syndicale . Vus de l’extérieur, les États-unis passent soudain pour le principal " État scélérat " (rogue state) , et sur le front intérieur, la gauche américaine vit " les cent jours " de la Restauration Bush comme l’annonciation brutale un changement d’époque. Mais l’opinion publique donne cependant son approbation à Bush avec une cote de 60 % de réponses favorables - même si la moitié des sondés ne croit pas que W. dirige sa propre administration . Et dans nos medias, ces premiers jours de l’administration Bush, sont plutôt traités comme une simple alternance d’administration - particulièrement bien réussie parce qu’il n’y a pas eu " des chars dans les rues " . C’est ainsi qu’à la place des tempêtes médiatiques qui ont soufflé tout au long des huit années houleuses de l’administration Clinton, on se trouve aujourd’hui dans une sorte d’étrange accalmie politique. Al Gore baissa les bras devant l’offensive musclée des conservateurs, et, à part le brave combat d’arrière-garde mené au Sénat par Tom Daschle, les élus démocrates au Congrès adoptèrent la même attitude résignée qu’ils avaient manifestée devant le coup de force républicain dans les rues de Miami en novembre, prélude à la victoire de Bush en janvier . Dans un Washington devenu bizarrement serein, tout le monde est rentré dans le rang - même les mauvais garçons de la presse tabloïde - qui n’ont plus rien à se mettre sous la dent à part les derniers ragoûts savoureux de la petite délinquance clintonienne . Les Clintons : le " couple infâme " toujours sur scène Malheureusement pour les démocrates le " couple infâme " est resté trop longtemps à la une des journaux. Deux mois après leur départ de la Maison-Blanche, Bill et Hillary continuaient à être pourchassés par la presse, toujours à l’affût du dernier scandale de l’interminable feuilleton Clinton . La dernière affaire concernait l’échange par Clinton d’une grâce présidentielle extraordinaire contre des contributions importantes (quelques 400 millions de dollars) à sa bibliothèque présidentielle, faites par l’épouse du fraudeur fiscal, Marc Rich, qui, lui, est fugitif en Suisse et reconnu comme un grand bienfaiteur par des associations caritives juives. Empêtré dans un tissu de mensonges, Bill Clinton se trouvait bien seul cette fois-ci . Sans défenseurs dans la grande presse, évité par le beau monde de Manhattan qui l’avait salué comme le Dauphin il y a quelques mois, Clinton s’est senti obligé de se réfugier chez ses partisans les plus fidèles, les habitants de Harlem qui l’honorent encore comme étant le premier président " noir " des États-Unis . " L’affaire Rich " a servi à la fois de frappe préventive afin de décrédibiliser Clinton comme porte-parole potentiel de l’opposition démocrate et comme moyen tactique pour détourner l’attention des médias pendant les premières semaines de l’administration Bush . " Pire qu’un crime... ", l’affaire Rich a aussi validé les prétentions de George W. Bush de se présenter comme l’homme providentiel, censé " restaurer l’honneur à la Maison-Blanche et la civilité bipartite à Washington ". Elle a contribué ainsi, énormément, à effacer de la conscience publique tout souvenir des circonstances curieuses de son installation à la Maison-Blanche. Le RIP et le savoir-faire de " la politique par d’autres moyens " L’élection de novembre 2000 et la lutte brutale pour le pouvoir qu’elle a déclenchée ne sont que la suite des longs combats entre élites politiques qui ont produit les crises du Watergate, de l’Irangate et du Monicagate qui ont marqué le régime de cohabitation entre les deux partis, démocrate et républicain, en place depuis l’élection de Richard Nixon en 1968 . Depuis plus de vingt-cinq ans, avec le blocage des institutions et la désillusion des électeurs, on a assisté à la montée d’un type d’actions qui consiste à faire de " la politique par d’autres moyens ", c’est-à-dire, des combats entre les élites politiques, s’appuyant sur l’utilisation des médias, des commissions parlementaires et des cours de justice - les stratégies de " Revelation, Investigation and Prosecution " (révélation, enquête et poursuite judiciaire), ou RIP - afin d’éliminer leurs adversaires politiques ou de déstabiliser leur gouvernement . Cette façon de mener le combat politique a marginalisé le rôle du vote et des élections, puisqu’il ne suffit pas d’avoir été élu pour être assuré d’entrer en poste. En outre, les conséquences d’un échec aux élections peuvent être catastrophiques sur un plan personnel : réputation ruinée, faillite personnelle et menace d’emprisonnement vous attendent après la sanction des urnes. C’est un peu ce qui est arrivé à Bill Clinton depuis qu’il a quitté le pouvoir, bien qu’il soit encore loin des peines et condamnations que beaucoup de militants conservateurs ont voulu lui infliger . Le mandat électif, le choix du peuple, est mis en cause par ces moyens détournés de " délégitimation compétitive " qui ne font que renforcer le cynisme des conduites et des jugements. La bataille juridique de décembre 2000 en Floride, entre appareils opposés, en était l’illustration exemplaire : équipe d’avocats contre équipe d’avocats, journalistes jetant de l’huile sur le feu et, derrière tous ceux-là, des armées de militants dans les rues, apportés de partout pour l’occasion. Cette tendance à la substitution des jugements des tribunaux à ceux des électeurs a connu son apogée avec l’intervention de la majorité républicaine de la Cour suprême, le 12 décembre. Mais cette politisation des tribunaux n’est pas gratuite - elle a un prix lourd en termes de perte de crédibilité générale de la justice . Il serait trop facile d’imaginer que les haines et les habitudes de combat acharné entre les élites politiques vont se dissiper sous le charisme du nouveau président Boy George. Il est certain, au contraire, que l’accalmie médiatique actuelle ne durera pas et que les combats partisans vont bientôt reprendre au sein de l’establishment. Mais face à la décomposition avancée de la démocratie américaine, il y a des questions de fond qui doivent être posées : d’où vient cette faiblesse du Parti démocrate en tant que parti majoritaire qui arrive à gagner une élection, mais perd le pouvoir ? Comment est-il possible que le leadership démocrate ait renoncé si rapidement et si totalement à toute contestation quant au mandat populaire de George W. Bush - surtout si l’on tient compte du refus de la droite républicaine de reconnaître la légitimité de Bill Clinton tout au long de sa présidence ? Plus généralement, comment expliquer l’absence d’opposition populaire au conservatisme régnant qui est sociologiquement minoritaire, mais politiquement triomphant ? Même si on ne peut pas sous-estimer le rôle de la petite délinquance style Clinton dans la décrépitude de son parti , il faut regarder de près les transformations du Parti démocrate qui se sont produites durant sa présidence. Une telle rétrospective restera difficile à effectuer tant que Clinton n’aura pas vraiment quitté la scène publique, mais nous pouvons quand même dresser un constat de l’état général de la politique américaine tel qu’il s’est révélé au moment du dernier scrutin présidentiel. Fom a Special Issue of Variations, L’introuvable " troisieme voie ", Gilbert Achcar, editor, No.2, Paris, September, 2001.
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