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Clinton et la fin de l’exceptionnalisme américain ? (II)
LES DURES LEÇONS D’UNE ÉLECTION EXCEPTIONNELLE
lundi 18 juin 2001

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Examinons les leçons du vote du 7 novembre. Premièrement, il s’agit d’une bien étrange élection, puisque le candidat qui a reçu la majorité des voix, Al Gore, l’a perdue. On dit souvent dans la grande presse qu’en novembre 2000, les deux coalitions, démocrate et républicaine, ont terminé à égalité, mais Gore a reçu en fait 48,6 % des voix exprimées contre 48.3 % pour Bush . Si l’on considère le résultat du vote populaire, c’est-à-dire du nombre des suffrages exprimés, Gore a fait mieux que Clinton en 1992 et aussi bien que celui-ci en 1996. Jamais au cours du XXe siècle, nous n’avons été ainsi confrontés, aux États-Unis, à une discordance entre le total des voix au niveau national et le choix des grands électeurs, un phénomène dont les seuls précédents remontent aux élections de 1824, 1876 et 1884. La discordance entre le vote populaire et le vote électoral met en évidence le problème de notre héritage constitutionnel et pose la question du maintien de l’élection indirecte du président par les grands électeurs .

Pour beaucoup d’électeurs américains, il s’agissait d’une grande leçon d’instruction civique. Il a bien fallu admettre, par exemple, que l’élection présidentielle réelle avait lieu le 18 décembre, jour où les grands électeurs déposent leur voix. Ainsi a-t-on appris également que le 7 novembre 2000, il ne s’agissait pas d’une élection vraiment nationale, mais d’élections séparées dans cinquante États différents (plus la capitale). Pire encore, le juge de la Cour suprême, Anthony Scalia, a saisi l’occasion pour nous informer gentiment qu’il n’existait même pas un droit de vote constitutionnel dans les élections présidentielles - car ce droit n’était, en effet, qu’une concession accordée aux électeurs ordinaires par les assemblées des divers États. C’est-à-dire que nous avons appris que la démocratisation de notre république libérale reste en fait un projet inachevé.

Quant au collège des grands électeurs lui-même, c’est non seulement une institution très marquée par l’influence des institutions monarchiques " hanovriennes " britanniques, mais en plus, comme notre Sénat, elle sert de relais pour amplifier les voix des petits États les plus conservateurs et les plus homogènes ethniquement . Quand on regarde le taux de grands électeurs par nombre d’électeurs, on voit que le collège est orienté au détriment des grands États comprenant de grandes villes. Par exemple, en Floride, pour chaque quart de million d’électeurs, il y a un grand électeur. Dans le Montana et le Wyoming, en revanche, il y a un grand électeur pour 70 000 électeurs. Gore a surtout gagné ses voix dans les grandes villes ; son score a été très faible dans les régions rurales ; et les banlieues, qui sont décisives, ont été très divisées. La polarisation géographique est donc particulièrement marquée. L’institution du collège électoral ne fait que la renforcer.

L’affrontement des deux Amériques

La deuxième leçon de ce scrutin est que l’électorat américain semble se diviser selon des lignes régionales, aussi bien que selon des lignes de classe. Les républicains s’enracinent actuellement surtout dans les États du Sud et des montagnes Rocheuses, les démocrates étant dominant sur les deux côtes et dans les anciens fiefs républicains du Middle West et du Nord-Est. La dernière fois que cette répartition existait de la sorte, c’était à la fin du XIXe siècle. A cette époque, le Parti républicain l’emportait sur le Parti démocrate, minoritaire à l’échelle nationale. Il s’agissait en fait d’un système de parti unique dans les régions. Le Parti démocrate dominait complètement le Sud, le Parti républicain le Nord-Est, le Centre et la côte Pacifique. Aujourd’hui nous sommes retombés dans le même genre de système " à parti unique régional " (sectional), mais à l’inverse de celui de la fin du XIXe siècle.

Les républicains reculent donc dans les espaces culturellement les plus " modernes " du pays , du fait de leurs positions face aux nouveaux problèmes de société par rapport auxquels se déterminent beaucoup d’électeurs diplômés des deux sexes, mais surtout du sexe féminin (le fameux gender gap ). Parmi les points " brûlants " qui ont servi d’armes puissantes aux démocrates dans leurs bastions urbains, on retrouvait le " bouquet Hillary " de thèmes sociaux comme la peine de mort, le contrôle des armes à feu, le droit à l’avortement et la protection de l’environnement (c’est-à-dire une version soft des thèmes verts). Le vote de Gore, à l’instar de celui de Nader, était très fortement concentré dans les circonscriptions universitaires du Centre et des deux côtes, aussi bien que dans celles du secteur de l’industrie informatique et des grandes villes du Nord avec une forte proportion de jeunes diplômés (master’s degree ou plus) .

Chez les républicains, en revanche, ce sont plutôt des questions comme la liberté d’expression religieuse dans les établissements scolaires (school prayer), ou la répression de la pornographie sur l’Internet qui sont centrales. Le recentrage du parti républicain vers le Sud et l’Ouest est aussi le résultat d’une confusion, entretenue par les responsables républicains au Congrès, entre défense des valeurs conservatrices de " la famille traditionnelle " et célébration d’un certain folklore sudiste (les questions de " God, Guns and Gays ") . Il n’est pas étonnant, par conséquent, que les républicains aient récolté plus des trois-quarts des voix des blancs protestants conservateurs au Sud. Le candidat démocrate, Al Gore, originaire du Tennessee, était, lui-même, sudiste et baptiste comme c’était déjà le cas des deux derniers présidents démocrates, Carter et Clinton. Mais dans aucun de ces trois cas, il ne s’agit de sudistes avec le profil baptiste conservateur requis ; il s’agit plutôt de " modernisateurs " dissidents.

Ainsi les " guerres politico-culturelles " des deux dernières décennies ont amené les deux partis à échanger leurs bases géographiques traditionnelles du Nord et du Sud. Cette tendance à la polarisation régionale des électorats s’explique aussi par des éléments démographiques : l’émigration étrangère massive sur les deux côtes a eu pour effet de développer la migration interne des populations blanches ou même noires, vers l’intérieur de la Nouvelle-Angleterre, le Sud et la zone des Rocheuses. Les migrants blancs abandonnent le Middle West ou la Californie, par exemple, renforçant ainsi indirectement le poids des démocrates dans ces zones, ainsi que celui de l’électorat conservateur dans les États du Sud et les Rocheuses. La domination du Sud (à l’exception peut-être de la Floride) et des montagnes Rocheuses par les républicains, leur a valu une très forte assise dans le collège électoral, mais les prive d’une majorité démographique nationale . Les démocrates, quant à eux, ont réalisé leurs meilleurs scores dans les 660 circonscriptions des États du Nord-Est, à New York, en Californie, autour des Grands Lacs et dans le Nord-Ouest, là où se trouvent les plus grandes concentrations de la population américaine, aussi bien que les foyers les plus importants de l’immigration nouvelle venue du tiers-monde. On y trouve des densités de population comparables à celles de l’Europe, et les habitants très urbanisés y sont plus dépendants qu’ailleurs des services publics. On est là dans une Amérique " néo-social-démocrate " .

En face d’elle, une autre Amérique, celle des quelque 2400 circonscriptions rurales où l’on entretient une très profonde défiance vis-à-vis de l’État fédéral : c’est le cas du Sud, pour des raisons historiques qui remontent jusqu’à la guerre de Sécession, mais aussi du grand Ouest où le gouvernement fédéral est souvent le plus grand propriétaire. Quand on examine les États où Bush a fait ses meilleurs scores, on remarque qu’à l’exception du Texas et peut-être de la Floride, ce sont les États les moins peuplés : Nevada, Utah, Wyoming, Montana. Démographiquement, c’est " le quart vide " des États-Unis qu’on a appelé autrefois avec raison " le grand désert américain " et qui n’a pas cessé de perdre de la population au cours du dernier demi-siècle. Mais il s’agit aussi de l’Amérique qui résiste farouchement à l’État fédéral, et elle a voté massivement pour Bush . Cet alignement régional n’a pas donné de parti vraiment majoritaire et a intensifié le combat partisan. La répartition régionale des votes tend ainsi à renforcer la cohésion culturelle et idéologique de chaque parti, une évolution qui contribue à la polarisation actuelle à l’échelle nationale où chaque parti a des niveaux de soutien très élevés dans ses bastions régionaux, et très faibles ailleurs. L’opposition des perspectives culturelles est tellement forte que les électeurs des différentes régions finissent par ne plus se reconnaître les uns les autres. Donc non seulement le programme, mais aussi l’imaginaire culturel des candidats du " parti opposé ", leur semblent " étrangers ", et ils ont une forte tendance à se méfier d’eux. Ce sont ces différences d’orientations religieuses et morales - l’axe qui sépare laïcistes ou " libertaires " des religieux autoritaires orthodoxes - qui sont devenues les indicateurs les plus fiables quant aux intentions de vote .

La polarité droite/gauche des élections

Au vu de cette opposition sur le terrain de la morale, il est ironique que cette élection ait été " gagnée " par George W. Bush autour de thèmes qui sont ordinairement dominés par les démocrates. Les grands sujets de la campagne 2000 ont été l’éducation et la sécurité sociale, toutes deux des questions pour lesquelles l’opinion pèse plutôt dans le sens démocrate que dans le sens républicain. Si l’on combine le score de Gore (48,6 %) et celui de Nader (2.5%), le vote populaire de " gauche " était majoritaire pour la première fois depuis 1964. Les deux candidats principaux ont donc fait un virage " à gauche " au cours de leur campagne.

Bush s’est présenté comme un modéré, car son principal défi était de " modifier ", auprès de l’électorat centriste, l’image " extrémiste " du Parti républicain que lui a donné sa frange dure au Congrès, au cours de ces six dernières années. Cependant, si l’on s’est penché attentivement sur les quelque 120 condamnés qu’il a fait exécuter sans broncher, en tant que gouverneur du Texas, Georges W. Bush sera apparu comme un conservateur plus attiré par le " judiciaire-punitif " que par la " compassion " pour ce qui concerne les affaires intérieures, et très tenté par la variante hégémonique de l’internationalisme américain dans les affaires étrangères. Comme nous l’avons appris depuis lors, les différences politiques qui étaient censées le séparer de la fraction ultraconservatrice du Congrès ont été exagérées, et par trop médiatisées, pendant sa campagne, précisément pour mieux camoufler sa réelle identité politique. Tout le monde constate, y compris les militants les plus ultras de la droite religieuse, que l’administration Bush représente l’équipe conservatrice la plus cohérente et la plus uniforme que nous n’ayons jamais vue.

Gore, qui est le candidat du courant néolibéral du parti démocrate, et son coéquipier pour la vice-présidence, Joseph Lieberman , ont dû se camoufler, eux aussi. Ils ont fini par suivre les conseils de Stan Greenberg et d’autres critiques du Democratic Leadership Council (DLC), et faire une campagne néo-populiste avec une " stratégie de gauche ". Ce tournant tactique leur a valu de vives critiques dans la presse et l’aile néolibérales du parti . Mais la désignation de Lieberman en dit long sur la stratégie réelle de Gore, laquelle peut se résumer à une volonté de prise de distance à l’égard de Bill Clinton. Lieberman, autrement connu sous son sobriquet " Holy Joe " (" Joe le saint ") et très estimé dans les cercles néo-conservateurs pour ses critiques de Clinton pendant le Monicagate, a garanti une sorte d’immunisation pour Gore contre les accusations de la droite chrétienne faisant référence à l’Amérique dépravée qu’a incarnée Bill Clinton à leurs yeux .

Le DLC et la politique " triangulaire " de Clinton

Pendant ces vingt dernières années, Clinton et les néolibéraux du DLC ont toujours donné comme argument, pour justifier leurs positions, que tout " repositionnement à gauche " des démocrates sur des sujets sociaux ou politiques était une preuve de l’instinct suicidaire des élites libérales (progressistes, dans le sens américain) qui ont " perdu tout contact " avec la base de leur parti dans la " classe moyenne " des ouvriers blancs, non syndiqués. C’est cet argument de fond qui a justifié le revirement " centriste " des New Democrats de Clinton sur les dossiers sensibles comme la répression des stupéfiants, de la criminalité et de la délinquance, la réforme du Welfare et la poursuite d’une politique fiscale anti-déficitaire . Il a justifié aussi la politique de " triangulation " de Clinton qui, cherchant toujours le juste milieu, s’est placé entre l’aile progressiste du Parti démocrate et son aile sudiste, les conservateurs " BlueDog ", et a éloigné le Parti démocrate de ses bases traditionnelles urbaines, syndicales et noires .

Depuis 1994, le président Clinton s’est trouvé enfermé dans le rôle d’un président " barrage ", qui se révéla toutefois incapable de briser la mainmise du Parti républicain sur le système politique, même s’il a réussi de temps en temps à éteindre les feux idéologiques de la mobilisation conservatrice. À terme cependant, le succès de cette présidence de " cooptation ", au cours de laquelle Clinton a sans cesse récupéré les thèmes de ses adversaires, s’est finalement retourné contre lui. En effet, le débat public s’est progressivement écarté des thèmes généraux pour privilégier l’analyse des réactions du grand public face au comportement sexuel du président et aux agissements de son épouse. Ils ont été tous deux violemment détestés par les leaders d’opinion conservateurs. Et même s’ils ont été adulés, par ailleurs, par les militants noirs et les activistes féministes du Parti démocrate, la haine virulente contre le président Clinton ressentie par les militants conservateurs dans les régions les plus traditionnelles du pays ne saurait être sous-estimée comme phénomène d’époque . Elle a fourni aux républicains un formidable moteur passionnel pour mobiliser leur base. Au moment où Bill Clinton quittera la scène publique pour de bon, son absence sera très regrettée par les conservateurs, tant il leur a si bien servi d’épouvantail.

Une " stratégie de gauche " qui a perdu la classe ouvrière ?

Mais en l’an 2000 pourtant, les sondages d’opinion suggéraient que c’étaient désormais les républicains conservateurs préconisant une grande réforme des impôts, à l’instar de Steve Forbes, qui étaient déconnectés des électeurs. La majorité populaire souhaitait voir plus d’action de la part du gouvernement, notamment en ce qui concerne le système social, comme la santé , la protection de la sécurité sociale et le financement par l’État fédéral des 100 000 professeurs de l’enseignement public nouvellement nommés. Ce sont ces questions qui constituaient les clés permettant de gagner les voix de la masse des électeurs et des électrices sortant de cette classe ouvrière blanche, les " déçus " de l’État du New Deal, qui sont banlieusards, non-diplômés, et surtout pas des cadres . Et c’est parmi ceux-ci précisément que Gore a connu son plus grand échec. Toujours parfait technocrate, ses propositions compliquées concernant ces questions étaient finalement moins convaincantes que les paraboles simples de Bush, et il a perdu ces électeurs blancs modestes par une marge de 29 % pour les hommes et de 7 % pour les femmes. La question " qui a perdu la classe ouvrière ? " trouble beaucoup les démocrates, mais il faut insister cependant sur le fait que cette perte concerne principalement les ouvriers blancs, mâles et non-syndiqués, dont 69 % ont fini par voter républicain .

L’éternel problème des abstentionnistes

La troisième leçon du scrutin, qu’il ne faut jamais perdre de vue, est qu’une grande partie de l’électorat démocrate potentiel ne s’est pas mobilisée. En l’an 2000, l’électorat américain ne s’est pas beaucoup déplacé. 100 millions d’Américains seulement ont voté le 7 novembre, contre 100 millions de détenteurs du droit de vote qui ne se sont pas présentés aux urnes . Les records historiques d’abstention aux États-Unis ont été battus lors des quatre dernières élections (1994, 1996, 1998, 2000) , avec un taux de 50 % d’électeurs non-votants aux présidentielles de 1996 et 2000, et de 64 % aux législatives de 1998. La réélection de Bill Clinton en 1996 fut, certes, un triomphe personnel, mais elle n’a pu dissimuler le fait que la moitié des électeurs n’a pas pris la peine de se déplacer — soit un taux de participation si bas qu’il signalait l’émergence d’un " parti des abstentionnistes " aussi nombreux que les électorats additionnés des deux grands partis ! A ce niveau, l’avenir politique des deux partis traditionnels n’est pas très prometteur. Les sondages d’opinion montrent que plus nous descendons dans l’échelle des âges, plus le taux d’abstention s’accroît : sur 5 électeurs potentiels, un seul votant chez les plus jeunes. De nombreux électeurs de moins de trente-cinq ans ne s’identifient à aucun des deux principaux partis : seuls 40 % parmi eux se disent républicains ou démocrates, les autres 60 % se proclamant " indépendants ".

À l’automne 1998, l’éventualité de la première destitution parlementaire d’un président ayant été élu par le peuple suffit à mobiliser les électeurs traditionnels du parti démocrate, les Noirs (17 % des voix exprimées), les syndiqués (22 % des voix exprimées) et les Hispaniques qui vinrent grossir la participation dans quelques États clés comme la Californie, ce qui permit d’ajouter cinq sièges démocrates à la Chambre des représentants. Malgré une campagne très novatrice et payante menée par l’AFL-CIO afin de mobiliser les voix des foyers syndicalisés, l’organisation ne réussit pas à toucher un électorat plus large et le taux de participation tomba à 36 % des inscrits , ce qui n’a fait qu’anticiper les résultats des élections présidentielles de 2000.

La participation à la vie politique ou l’abstention sont en Amérique fortement déterminées par l’appartenance sociale, de telle sorte que les abstentionnistes se retrouvent de façon disproportionnée parmi les jeunes, les moins éduqués et les personnes à faibles revenus, sans distinction de races, tandis que la participation électorale est de plus en plus réservée aux blancs plus âgés, éduqués, aux revenus plus élevés. Cela est encore plus vrai pour les autres activités politiques et la participation à la vie publique. L’écart croissant qui sépare le profil démographique global de la société américaine prise dans son ensemble du profil de " l’électorat réel " est en train de repeindre la vie politique américaine aux couleurs de sa " bourgeoisie nouvelle ", les Bobos - une tendance qui, s’ajoutant à l’exode de l’électorat blanc vers les États de l’intérieur, a nettement favorisé le parti républicain face aux démocrates .


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