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Clinton et la fin de l’exceptionnalisme américain ? (III)
CLINTON’S AMERICA : OLIGARCHIE RENFORCÉE ET ÉROSION POLITIQUE
lundi 18 juin 2001

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Nader et les oppositions américaines à la mondialisation

Rassemblés à Seattle, les ONG, comme la Citizen Action de Ralph Nader, le Forum on Globalization et les Friends of the Earth, les associations paysannes américaines et françaises, et les syndicats, comme la Teamsters Union (le puissant syndicat des routiers) ou la Machinists Union des ouvriers de Boeing, ont vécu l’échec des négociations de l’OMC comme leur victoire sur le capitalisme mondial. Jusqu’à Seattle, en effet, les décisions de l’OMC étaient invisibles pour le grand public, et occultées par des commissions d’experts anonymes. Depuis, le régime mondial du commerce libre - qui était le résultat des choix gouvernementaux, et surtout des préférences politiques des administrations américaines successives - a perdu un peu son aspect " technique " de question économique et est devenu clairement une affaire politique. Mais la coalition hétéroclite des syndicats, mouvements sociaux et ONG qui ont organisé les manifestations de Seattle est profondément divisée sur ses objectifs de base : les " antis ", comme les anarchistes et les " eco-guerrillas ", visent carrément l’abolition de l’OMC et le renversement du mouvement néolibéral vers un régime commercial ouvert, tandis que la plupart des responsables syndicaux ou environnementalistes ont demandé une réforme profonde de l’OMC qui aurait renforcé ses pouvoirs et son mandat. Mais, en dépit de l’incohérence de quelques slogans, qui auraient pu très bien être approuvés dans les milieux patriotes d’extrême droite, partisans de Patrick Buchanan , Seattle a présenté une exigence commune pour la réglementation politique du commerce mondial et la défense de la souveraineté nationale contre les pressions économique des acteurs transnationaux.

Le libre commerce et l’opinion américaine.

La mondialisation libre-échangiste est, de fait, une de ces grandes questions de politique intérieure qui dépassent les divisions partisanes entre démocrates et républicains. Elle est le problème principal que soulèvent les " outsiders " comme Ross Perot, Ralph Nader ou Patrick Buchanan. Au cours des dernières années, des coalitions ad hoc de syndicats et d’ONG de la gauche et de la droite américaines se sont formées pour bloquer devant le Congrès toute extension du libre-échange et infliger à l’administration Clinton une série de défaites législatives cuisantes, que ce soit à propos de l’AMI ou de la question de la dévolution de nouveaux pouvoirs à l’exécutif pour les négociations sur l’extension de l’ALENA au reste de l’Amérique Latine. On constate sans surprise que les récents sondages sur la politique extérieure révèlent que la principale ligne de démarcation entre l’opinion des élites et celle du grand public se situe au niveau des avantages d’une plus grande liberté des échanges. Une écrasante majorité des élites américaines s’accorde sur le fait que le libre-échange a eu un effet positif et réclame une plus grande ouverture de l’économie américaine aux forces de la mondialisation. En revanche, 80 % des Américains moyens pensent que la protection des emplois américains devrait être l’objectif principal, et une majorité approuve le maintien de barrières douanières pour empêcher la perte de nouveaux emplois, transférés vers des producteurs étrangers .

La fracture sociale et le régime politique américain

Ce scepticisme du public concernant les avantages du libre-échange et son refus de suivre les médias lorsqu’ils annoncent le retour à " l’âge d’or " est certainement lié à la prise de conscience d’un accroissement des inégalités de revenus et de richesses qui a sapé les bases du modèle de l’après-guerre : large redistribution de la prospérité et espoirs de mobilité sociale. Au cours des neuf années du " Clinton Boom ", les inégalités de revenus se sont sensiblement accrues, alors que l’inégalité des richesses aux États-Unis est déjà la plus forte de tous les pays industriels avancés, comme l’a montré Edward Wolff dans son rapport de 1995 au Twentieth Century Fund . Entre 1973 et 1998, les salaires horaires dans les emplois hors professions libérales ont diminué de 20 %, de sorte que les salaires hebdomadaires en 1998 étaient inférieurs de 12 % à ceux de 1967, tandis que les revenus des 80 % des ménages américains les moins bien lotis stagnaient et n’ont commencé à dépasser leur niveau de 1989 qu’à partir de 1997 . En même temps, une politique fiscale et salariale conservatrice produisait une forte redistribution des revenus et des richesses " vers le haut ", rétablissant ainsi la part du revenu national revenant aux 20 % des ménages les mieux lotis au niveau de 49,2 %, chiffre inégalé depuis la fin des années 1920 . Cela signifie qu’au cours des années 1990, la part du travail dans la production nationale a chuté au-dessous des deux tiers, tandis que la part retenue par les détenteurs du capital excède, pour la première fois depuis la guerre de Sécession, le niveau historique traditionnel d’un tiers .

Si l’on tient compte du fait que les revenus des ménages dépendent aujourd’hui des salaires de plusieurs emplois, cette perversion de l’évolution sociale peut être directement imputée à l’évolution du marché de l’emploi et à la diminution du poids de la classe ouvrière dans les négociations salariales. Non seulement les travailleurs américains travaillent en moyenne environ 400 heures de plus que leurs homologues européens, mais la disparition du " système salarial familial " fait que les familles américaines travaillent pendant un plus grand nombre d’heures pour simplement stagner (en moyenne 3900 heures par an) , ce qui nous vaut le triste privilège d’être de tous les pays industrialisés, Japon compris, le pays où l’année travaillée est la plus longue . Beaucoup de familles américaines souffrent ainsi du stress causé par cette " accélération familiale ", alors même que plusieurs membres de la famille peuvent se trouver à la fois sur-occupés et sous-employés sur les marchés du travail temporaire ou à temps partiel.

Au même degré d’importance, il faut noter que lorsque les médias chantent les louanges du " modèle " américain, ils oublient le " déficit social " croissant qui veut qu’un enfant américain sur cinq (soit environ 15 millions) grandisse dans la pauvreté et qu’il y a actuellement plus d’Afro-Américains mâles entre 18 et 25 ans en prison qu’à l’école ! C’est ainsi que malgré le boom économique (ou plutôt à cause de lui), la fracture sociale qui divise l’Amérique apparaît encore plus profonde. Malgré les efforts considérables développés par la nouvelle direction de l’AFL-CIO pour renverser la tendance à la régression de la puissance syndicale en organisant les travailleurs à très bas salaires, l’environnement législatif aux États-Unis est si hostile à l’organisation sur le lieu de travail que la centrale syndicale n’a pu qu’enrayer ce déclin (en 1999, les syndicats ne représentaient plus que 9 % des travailleurs du secteur privé, contre 25 % en 1968 ). D’un point de vue culturel comme d’un point de vue pratique, l’Amérique de Bush et de Clinton reste coupée en deux et se caractérise par l’écart énorme séparant les préoccupations de ses élites politiques et financières du gros de la population. Les scrutins récents n’ont fait que refléter cet écart croissant.

Clinton’s America : Oligarchie renforcée et érosion politique

La crise de la vie associative conduit, d’autre part, à un transfert des associations de masses, qui étaient coordonnées nationalement et légitimées par une participation locale des adhérents, vers des organisations de type ONG qui n’ont pas vraiment d’adhérents militants, mais plutôt des abonnés qui entretiennent des militants professionnels . L’état lamentable de la démocratie américaine est donc le résultat de deux grandes tendances évolutives : net déclin du pouvoir des syndicats en dehors du secteur public et atrophie des associations de masses locales - ce qui oblige les élus démocrates à s’appuyer de plus en plus sur quelques riches " investisseurs " et groupes d’intérêts privés pour payer les membres de leur staff de campagne. L’évolution actuelle de la vie politique américaine renforce ainsi un processus de confiscation oligarchique du pouvoir. Cette compétition pour l’argent, dont le but est d’accumuler des trésors de campagne électorale versés par des PAC (comités d’action politique) ou de riches " investisseurs " privés, reste de première importance. En 1996, les deux partis ont dépensé la somme énorme de 2 milliards de dollars pour les campagnes électorales du Congrès et de la Maison-Blanche, et, l’année dernière, en l’absence d’une réforme de la loi sur les campagnes électorales (revendication figurant notamment dans la campagne de John McCain pendant les primaires républicaines), les deux partis ont collecté plus de trois milliards de dollars. Globalement, la bataille de la collecte des fonds a été perdue par les démocrates. Ils n’ont reçu que 45 % des fonds versés aux deux partis par les PACs et donateurs riches contre 55 % pour les républicains.

Du total perçu par les républicains, 646 millions de dollars ont été donnes par des PACs industriels, en provenance des secteurs suivants :
-  finance (156,6 millions aux candidats républicains contre 105,2 aux démocrates)
-  industrie lourde (92,5 millions aux candidats républicains contre 54,4 aux démocrates)
-  santé (50,1 millions aux candidats républicains contre 32,4 aux démocrates)
-  énergie (44,1 millions aux candidats républicains contre 14,4 aux démocrates),
-  agriculture industrielle (40,2 millions aux candidats républicains contre 13,9 aux démocrates)
-  transports( 36,9 millions aux candidats républicains contre 14,0 aux démocrates)
-  construction (33,6 millions aux candidats républicains contre 15,4 aux démocrates).
-  défense (8,7 millions aux candidats républicains contre 4,9 aux démocrates).

Les seuls secteurs dans lesquels les démocrates ont devancé les républicains en financement sont l’informatique (60,7 millions contre 55,3), les avocats (73,2 millions contre 38,2) , et plus généralement certains milieux richissimes, mais progressistes, de New York et d’Hollywood. Les fastes médiatiques des donateurs d’argent, politiciens et vedettes hollywoodiennes (une source importante de fonds démocrates) auxquels nous avons assisté pendant les conventions démocrate et républicaine, subventionnées par de grandes firmes à hauteur de dizaines de millions de dollars, étaient une célébration en direct de l’avènement d’un nouveau rapport entre la politique et le pouvoir financier.

D’une manière générale, cette évolution souligne également l’incapacité croissante des organisations de masses à résister au " pouvoir de l’argent " des " investisseurs " politiques dans le système partisan américain, ainsi que le rôle de plus en plus important que les apports financiers des élites et des PAC jouent dans la gestion des campagnes électorales. Celles-ci impliquent avant tout de petites équipes d’experts qui sont des mercenaires vendant leurs services au plus offrant. Ce type de fonctionnement s’accompagne de besoins financiers grandissants pour mener les campagnes - ce qui a donné lieu à une " course aux fonds " obscène entre candidats potentiels pendant le " premier tour " de l’élection présidentielle de 1999-2000. Dans cette forme d’engagement civique, les relations sont très ténues entre les dirigeants et la masse des petits cotisants : elle marque donc une forme de désinvestissement .

À la suite de la " défaite " de Gore, la gauche américaine est en train aujourd’hui de se livrer à une lutte fratricide , dans laquelle les élites des syndicats et de " l’establishment " environnementaliste et féministe, sont parties à la chasse des jeunes Verts et tentent d’exclure Nader de façon permanente des milieux progressistes . Plus généralement, ce réflexe auto-cannibale de la gauche, rejoint la tendance générale aux États-Unis à se perdre dans une politique de délégitimation concurrentielle où, à tour de rôle, des équipes cherchent à détruire la réputation et la crédibilité de l’équipe d’en face. On ne cherche plus la défaite de l’adversaire, mais sa destruction par tous les moyens, comme l’a illustré récemment l’affaire Clinton-Marc Rich.

La poursuite d’une telle campagne d’épuration contre les partisans de Nader risque non seulement de signifier la fin provisoire de la coalition de Seattle, mais aussi d’éloigner de la gauche social-démocrate une nouvelle génération et de déclencher un " kulturkampf " entre progressistes démocrates et indépendants dans les facultés, qui affaiblira leur opposition commune aux diktats conservateurs. Étant donné l’épanouissement des nouveaux mouvements militants dans les universités , et le nouveau souffle de militantisme syndical, un tel divorce serait certainement une issue tragique, mais qui n’est pas sans précèdent dans l’histoire récente de la gauche américaine . Ce nouveau clivage entre générations soulèverait d’importants problèmes au sein du Parti démocrate dans les quatre prochaines années. En plus, une telle division de la coalition populaire ne peut que favoriser le développement parallèle de la " politique par d’autres moyens " (politics by other means).

John G. Mason New York, le 18 juin 2001


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