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ESPRIT OCTOBRE 2000 octobre 2000 Imprimer cet article | Cet article au format PDF Quand on discute avec les personnes qui, en France, sont concernées par les affaires de défense, on est frappé de voir à quel point elles sont préoccupées par les Etats-Unis. (...) Ce qui m’a surtout frappé dans la perception que les Français se font des Etats-Unis, c’est l’idée qu’il existerait une stratégie intégrée globale des américains, concernant aussi bien la géostratégie, l’économie, la technologie etc. Or, vue de l’intérieur, l’Amérique ne semble pas disposer de cette cohérence qu’on lui suppose ici. Depuis quatre ou cinq ans, des observateurs comme Butros Butros Gali ou Massimo d’Alema ont plutôt fait part de leur surprise face à ce qu’ils considéraient comme une absence de stratégie américaine. On peut tout au moins dire qu’il existe des statégies concurrentes, appuyées chacunes sur des appareils et des groupes d’intérêts différents. Leur opposition est d’autant plus forte que nous connaissons en même temps une crise de légitimité de l’Etat, qui n’a fait que s’accélérer au cours des deux mandats de Bill Clinton. Oligarchie renforcée, érosion politique, pouvoir civil affaibli Un premier aspect de cette crise de légitimité est lié à la tendance oligarchique du système américain. J’entends par là avant tout la moindre participation politique et civique à la vie de la cité. Le taux d’abstention aux élections touche maintenant plus de la moitié des électeurs et que la participation politique ne concerne presque plus les personnes modestes. La crise de la vie associative d’autre part conduit à un transfert des associations de masse, qui étaient coordonnées nationalement et légitimées par une participation locale des adhérents, vers des organisations de type ONG, qui n’ont pas vraiment des adhérents mais plutôt des abonnés qui font vivre des permanents professionnels. Dans cette forme d’engagement civique les relations sont très faibles entre les dirigeants et la masse de cotisants : elle marque donc une forme de désinvestissement. Enfin, l’évolution de la vie politique américaine renforce un processus de confiscation oligarchique du pouvoir. Les campagnes électorales, en particulier, impliquent avant tout de petites équipes d’experts qui sont des mercenaires vendus au plus offrant. Ce type de fonctionnement s’accompagne des besoins financiers grandissants pour mener les campagnes. Il y a donc une érosion des liens entre les élus et le corps électoral. Seuls les médias servent d’intermédiaires, mais on sait avec quels risques. Cette érosion de la politique traditionnelle ne peut que favoriser le développement parallèle de la " politique par d’autres moyens " (" politics by other means ") appuyé sur l’usage des médias, des commissions parlementaires et des cours de justice pour éliminer ses adversaires politiques ou déstabiliser le gouvernement (...) Dans ce cadre de plus en plus oligarchique, il est toujours plus difficile de légitimer une quelconque stratégie internationale. C’est à partir de ce constat qu’on peut mieux comprendre l’extrême prudence de l’opinion américaine en ce qui concerne l’implication de son armée à l’étranger. La cohérence de la stratégie est donc moins frappante que la fragilité des institutions. L’opinion le manifeste d’ailleurs en marquant sa désaffection pour les institutions publiques, à l’exception de l’armée. (...) A la perte de légitimité de la classe politique et à l’accroissement de la brutalité du combat politique s’ajoute enfin la disparition du consensus bi-partisan sur la politique étrangère. Or, pendant que les civils s’opposent désormais ouvertement sur la politique étrangère, les militaires sont devenus plus actifs dans la définition de la politique aussi bien que dans son application. Plus les élites civiles perdent leur légitimité, plus les militaires apparaissent comme les détenteurs de la cohérence doctrinale. Or, depuis le Viêt-Nam, les militaires se sont préparés à une telle situation. De nombreux officiers sont détachés dans des organismes publics, jusqu’à Colin Powell à la Maison blanche, dans lequelles ils prennent l’habitude de gérer les rapports avec les autorités civiles. On observe en outre une politisation des officiers en faveur des Républicains. Même si les officiers américains sont traditionnellement conservateurs, ils étaient jusqu’à présent apolitiques (non-partisans). Mais aujourd’hui leur conservatisme s’identifie au parti Républicain. (...) Les discours stratégiques concurrents Pour parler plus précisément des visions antagonistes américaines de ce que devrait être une stratégie américaine, il faut esquisser une petite cartographie qui distingue, à la fois chez les conservateurs et chez les progressistes, quatre familles opposées. Il y a d’abord les deux familles de ceux qui sont opposés à l’interventionnisme amércain, ou à " l’impérialisme " américain dans leur vocabulaire, d’un point de vue soit géostratégique soit économique (critique de la mondialisation). Dans ces deux familles, il y a une variante de droite et une variante de gauche qui ont des points de rencontre. Face à ce courant isolationniste, on a deux familles différentes d’internationalistes : des conservateurs néo-réalistes et des progressistes réformistes qui recoupent assez largement les points de vues de gauche exprimés dans les gouvernements européens. On peut donc dire qu’il existe une convergence de vue qui existe entre les souverainistes (isolationnistes) américains et les souverainistes européennes mais aussi des points communs à explorer entre les réformistes américains et européens.
Les deux courants souverainistes jouent un rôle important dans la campagne présidentielle parce que les deux candidats de ces courants participent, en tant que minoritaires, au débat présidentiel. Il est remarquable que le fait d’être un candidat d’un troisième parti est depuis dix ans moins vain qu’auparavant, en particulier parce que s’il dépasse le seuil de 5%, un candidat a droit à un financement public pour la campagne présidentielle ultérieure. Ces forces, à la fois anti-Omc et anti-Otan, étaient de gauche aussi bien que de droite se sont déjà manifestées ensemble à Seattle. En ce qui concerne plus particulièrement les anti-Otan de gauche et de droite, ils étaient d’accord par exemple dans leur opposition à la l’intervention au Kosovo, comme ils l’étaient déjà à propos de la Bosnie. A droite, on trouve Patrick Buchanan, figure médiatique connue, qui est lié maintenant avec Christopher Layne du CATO Institute, qui est l’institut de réflexion du parti libertaire (libertarians). Les libertaires ont eu un rôle dans le parti Républicain mais leur projet géopolitique n’a jamais été pris en compte par les élites de ce parti. Patrick Buchanan et Christopher Layne ont maintenant tous deux quitté le parti Républicain pour tenter leur chance avec le parti de la réforme (Reform party). Malgré la contradiction que représente l’accord d’un isolationniste avec un ultra-libéral, leur terrain d’entente se trouve sur la critique de la militarisation de la politique étrangère et de la diplomatie américaine. Leur accord se cristallise également sur la critiques des organismes internationaux, ONU, FMI, Banque mondiale Ces sujets trouvent un écho assez large dans les milieux conservateurs : on a vu les Républicains à la chambre des représentants refuser leur approbation à la campagne aérienne au Kosovo, refuser de voter une déclaration de guerre contre la Serbie et tenter de limiter à trois mois la participation des forces américaines à la Kfor. L’analyse de Patrick Buchanan en ce qui concerne la politique étrangère est que les Etats-Unis n’ont pas pu mener leur politique depuis la deuxième guerre mondiale parce qu’elle était toujours faite par ses ennemis. Il y avait des ennemis de taille (Hitler, Staline) qui ont conduit à occulter la question des intérêts et des objectifs américains en politique étrangère. (...) Les anti-interventionnistes de gauche sont évidemment anti-impérialistes. Ils condamnent ce qu’ils appellent le " nouvel humanisme militaire " de Clinton et Albright dans lequel ils voient une forme de néo-colonialisme. Ils demandent un retrait des armées américaines outremer et leur concentration sur le territoire américain. (...) Les anti-Omc conservateurs se retrouvent derrière Ross Perot et le Reform Party avec, à nouveau, Patrick Buchanan, appuyé toujours sur la tradition républicaine du XIXe siècle qui n’était pas seulement unilatéraliste mais aussi protectionniste. Cela signifie un refus de la liberté du commerce, de l’ouverture des frontières à l’immigration, des transferts de souveraineté nationale aux organisations inter-gouvernementales, de la ratification américaine des conventions internationales concernant les droits civiques ou sociaux A gauche, la contestation de la mondialisation économique est portée par Ralph Nadler qui est candidat des Greens à la présidentielle, par la fédération anarchiste qui a fait des dégâts dans les rues à Seattle, par des syndicats, des organsiations non gouvernementales mais aussi par les éco-guerriers de l’écologie radicale (deep ecology) qui sont très enracinés dans les deux Etats du nord-ouest, le Washington et l’Oregon. La critique de la mondialisation est menée au nom des victoires nationales des divers mouvements sociaux. Il ne s’agit pas seulement de défendre les acquis sociaux liés à l’Etat providence mais aussi des acquis de la protection de l’environnement et des consommateurs. Les thèmes souverainistes sont repris au nom de la défense des droits démocratiques et du droit des communautés à la différence culturelle. Le refus du libre commerce se nourrit d’un refus général de la culture de consommation capitaliste, de ses inégalités et de la destruction de la diversité culturelle (défense des communautés traditionnelles) et biologique (défense de la bio-diversité). Ces mouvements rejoignent la droite dans le rejet de toute tentative de créer des institutions et un processus politique global, capables d’encadrer la mondialisation sauvage.
Face à ces tendances du refus, on trouve donc des conservateurs et des progressistes qui présentent des points communs en ce qui concerne le commerce mondial et la géopolitique. On y trouve le discours libéral républicain majoritaire, rejoint par certains éléments du parti démocrate, en particulier l’aile sudiste conservatrice du parti démocrate qu’on appelle les " blue dogs " qui sont socialement conservateurs mais ultra-libéraux en ce qui concerne le commerce. Cet ensemble, où l’on retrouve aussi des organes de presse comme The Wall Street Journal ou The New Republic, est favorbale à l’expansion du libre commerce et pour le maintien d’une ouverture à l’immigration. Ils refusent les tentatives de réglementation de la libre concurrence et de faire entrer les Etats-Unis, par les engagements des conventions internatinales, dans un régime universel de droits humains et sociaux. (...) En ce qui concerne la géopolitique, il y a un refus de l’ "humanisme militaire " de Clinton, vu comme un gaspillage des ressources militaires américaines. Cela signifie un néo-réalisme géopolitique qui refuse de faire de l’armée amércaine le samu mondial et cherche plutôt un renforcement du leadership américain afin de garantir la stabilité du libre commerce. Ce néo-réalisme considère en effet que sans une puissance mondiale prédominante, le système du libre commerce sera livré au désordre, aux guerres locales Il faut donc une police mondiale et les Etats-Unis doivent accepter cette charge. Il faut par conséquent renforcer les alliances avec l’Europe et le Japon, concentrer les relations extérieures avec les puissances régionales importantes (Russie, Chine, Inde, Brésil), augmenter le budget militaire au-delà de ce que Clinton a déjà fait, déployer rapidement le bouclier anti-missiles, suspendre les interventions humanitaires mais rester dans les insitutions internationales pour les gérer et, si nécessaire, les bloquer. On retrouve dans cette menace du veto une forme de méfiance vis-à-vis des organismes internationaux commune à tous les conservateurs. A gauche, en ce qui concerne l’économie, il y a Al Gore, Bill Bradley, John Sweeney de l’Afl-Cio, des revues comme Dissent, The American Prospect, qui sont favorables au renforcement de l’Omc mais avec un discours de réglementation : introduction de clauses sociales et de la protection de l’environnement. Ce sont les conditions posées par le syndicat Afl-Cio pour leur soutien à l’Omc. Ce qui est intéressant dans cette position, c’est qu’elle affirme que si les Etats-Unis soutiennent la construction des réglementations internationales, elles s’appliqueront aux Américains. Ce serait une bonne perspective pour faire avancer le droit du travail aux Etats-Unis ou améliorer la situation dans les prisons. Les réformistes sont prêts à faire des concessions sur ce point, ce qui est aussi leur intérêt politique. Ce que cela implique d’un point de vue géopolitique est le retour au multilatéralisme délibéré (affirmative multilateralism) du premier mandat de Clinton. Cela signifie un rôle plus modeste en termes géostratégique mais une diplomatie plus active. Mais pour cela, il faut se considérer comme un partenaire et non plus un leader. Le multilatéralisme implique qu’on a une politique étrangère négociée avec les partenaires, ce qui suppose des concessions et un accord sur des processus de décisions internationales dans lesquelles on ne sera pas toujours gagnants. Cela signifierait donc un retour à l’Onu, peut-être même à l’Unesco, la ratification et l’application des conventions internationales sur les droits humains et sociaux. En ce qui concerner les options militaires, cela signifie une grande prudence devant le projet de bouclier anti-missiles et une volonté de poursuite du contrôle et de la réduction des armements nucléaires. La campagne électorale a mis en mouvement à peu près toutes ces forces contradictoires. Que peut-on pronostiquer avant l’élection ?
Extraits de l’entretien paru dans Esprit, octobre 2000 Propos recueillis par Daniel Lindenberg, Olivier Mongin, Marc-Olivier Padis et Joël Roman.
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