Dans les pays développés, la question d’une transformation radicale du rôle de ce que nous appellerons schématiquement l’école est aussi indispensable que la transformation des milieux urbains pour lutter contre l’exclusion, la pauvreté et les comportements asociaux. Quant aux pays du tiers-monde, il est inutile de rappeler que leur accès au développement social et économique (notamment des femmes) passe par la mise en place d’écoles délivrant un enseignement moderne, dussent-elles s’opposer (pacifiquement, espérons-le) aux écoles religieuses existantes.
Beaucoup de choses ont déjà été dites et faites dans ces directions. Mais les objectifs semblent toujours aussi lointains. Nous pensons que cela tient à ce que les réformes de l’école ont toujours été partielles, sans la force d’impact qui aurait découlé de la convergence d’approches et de moyens. Par ailleurs, plus gravement, elles ont sous-estimé sinon complètement ignoré le rôle essentiel que devraient jouer dans ces réformes une utilisation systématique des technologies de l’information les plus modernes. Ceci traduit en fait l’ignorance des décideurs face aux nouvelles méthodes, comme leur refus de changements en profondeurs.
Nous n’avons pas la possibilité ici de développer le schéma d’une école intégrant toutes les ressources des technologies de l’information en vue de la réforme radicale qui est devenue indispensable. Nous nous bornerons à présenter quelques uns des principes d’organisation qu’il faudrait selon nous satisfaire simultanément afin de jeter les bases d’une école pour le 21e siècle. Ce schéma concerne d’abord le primaire et le secondaire mais la philosophie qui l’inspire devrait se retrouver dans l’enseignement supérieur et la formation professionnelle. Par ailleurs, il pourrait être appliqué, avec des moyens et des modalités différentes selon les pays, dans n’importe quelle partie du monde. En voici les grandes lignes :
Mettre à la disposition du maître et de l’élève, au sein ou en dehors de l’établissement, ce qui se fait de mieux dans le domaine des technologies de l’information et de la communication : micro-ordinateurs multimédia en réseau, caméras numériques, logiciels intelligents, etc. Les logiciels devront être conçus sur le modèle de l’Open Source popularisé par Linux, de façon à être universellement compatibles. On n’oubliera pas, pour les pays sans accès actuels à l’électricité et aux télécommunications de développer de mini-stations pour la production d’énergie et de liaisons radio et satellitaires. L’objectif recherché là consistera à réaliser une infrastructure commune permettant un échange horizontal et vertical transcendant les frontières de toutes sortes qui structurent traditionnellement les sociétés, et que l’école devrait se donner la vocation de dépasser.
Donner accès à l’ensemble des contenus scientifiques et culturels relevant de l’activité du pays. On fera en priorité appel aux productions du secteur public dont les créations devraient devenir libres de diffusion sans aucune restriction. L’objectif est de rendre présente à tous la culture du pays dans lequel se trouve l’élève. Mais il ne faudra pas s’enfermer dans cette culture. On développera chaque fois que possible des outils de traduction pour accéder aux contenus en langue étrangère. Plus traditionnellement, l’accès libre à l’ensemble des sources disponibles gratuitement sur Internet sera assuré, avec toutes précautions pédagogiques utiles pour éviter les " chocs de culture ". Il s’agira là à la fois de fournir à l’éducation les références locales permettant de situer l’enseignement dans une tradition culturelle donnée, et de l’ouvrir à l’universel.
Promouvoir toutes les techniques éducatives capables de tirer le meilleur parti de ces matériels et de ces contenus : création d’espaces de formation réels et virtuels, production locale de didacticiels et de contenus, mise en place de télé-enseignements en dehors de l’établissement, etc. D’une façon générale, parallèlement à l’accès aux grands contenus institutionnels et internationaux, on privilégiera la production locale de ce qui paraîtra le plus apte à répondre aux besoins de formation non seulement des élèves mais du milieu social auquel ils appartiennent. L’objectif visé ici sera d’enseigner comment, dans la société idéale de demain, les individus ne devront pas se situer exclusivement en consommateurs d’informations produites par d’autres, mais en auteurs-acteurs de leur propre évolution intellectuelle et culturelle.
Sortir de l’établissement pour déborder dans le quartier ou la commune. L’équipement et les acquis culturels et pédagogiques d’une école devront être mobilisés pour résoudre les besoins de formation des élèves, mais aussi de leurs familles et plus généralement des personnes n’ayant pas eu la possibilité d’accéder à l’éducation. A l’inverse, on pourra envisager que certains métiers ou certaines pratiques jugées utiles à l’éducation soient importées de l’extérieur jusqu’aux écoles (ou aux contenus éducatifs, notamment multimédia), ainsi que les personnes acceptant de les enseigner. Il s’agira d’éviter de faire de l’école un bunker prétendument isolé des turbulences de la cité, mais un acteur de première grandeur dans la réduction ou la maîtrise de ces turbulences.
Rendre l’école disponible 24h. sur 24 et l’année entière. Ceci traduira la réponse à une demande adressée de plus en plus aujourd’hui aux services publics en général. Les équipements, les hommes et les productions de ces services publics constituent un bien rare, obtenu à grand frais. Leur mise à la disposition de la société doit se faire en permanence et à destination de tous. Pour faire face à des charges de travail accrue, la participation de partenaires extérieurs à l’école devra être recherchée, comme indiqué ci-dessous.
Engager dans le processus d’éducation-rééducation, non seulement le personnel enseignant titulaire ou contractuel, mais l’ensemble des personnels et des moyens de fonctionnement dépendant des administrations territoriales dont les attributions peuvent contribuer à la mission éducative (y compris et en premier lieu les forces de police). Dès que possible, au cours de leur formation, les élèves fonctionnaires de tous services seront incités à participer à la production de contenus pédagogiques.
Intégrer dans le processus d ’éducation-formation, après vérification de leurs capacités, tous ceux qui dans la collectivité considérée pourraient apporter, fut-ce à temps très partiel, des connaissances ou des expériences externes. Les associations et entreprises locales seront aussi sollicitées pour cette fonction d’enrichissement des contenus, contrairement aux préjugés visant à établir une barrière étanche entre le monde de l’école et celui du travail.
Et finalement, en conséquence de ce qui précède, assouplir les contraintes actuelles imposées par les programmes scolaires, les diplômes et les modalités de carrière des enseignements. Il ne s’agira pas de supprimer toute sanction à l’enseignement, non plus que tout avantage particulier aux enseignants en contrepartie des exigences de leur métier. Mais il faudra permettre l’adaptation aux cas particuliers indispensable à ce système vivant évolutif que devra être l’école. Ses objectifs universalistes incluront aussi nécessairement des processus et voies d’accès diversifiés. L’essentiel sera de former des citoyens responsables et compétents, face à la dématérialisation croissante et inévitable des processus sociaux à l’échelle de la mondialisation.
On expliquera que la vision schématiquement esquissée serait, soit irréalisable, soit dangereuse. Il faut rappeler pourtant que cette conception élargie de l’éducation devrait en premier lieu s’inscrire dans la réhabilitation des espaces urbains et la lutte contre les exclusions évoquées dans le précédent numéro de la Gazette. Par ailleurs, elle reposerait, nous l’avons dit mais il faut le répéter, sur le développement exponentiel des capacités des technologies de l’information à prévoir, ainsi que sur la baisse proportionnelle de leur coût. Ce sont ces technologies, notamment, qui permettront l’ubiquité de l’école dans l’espace et dans le temps. Il serait désastreux de voir arriver ces progrès considérables pour la marche vers l’intelligence collective, sans avoir préparé les enfants et les adultes à s’en servir
Tout cela supposera évidemment des investissements importants que l’école à elle seule ne pourra consentir. Il faudra donc que les collectivités territoriales et les Etats dégagent les crédits nécessaires, bien au-delà des budgets actuels. Mais ce sera une question de survie pure et simple pour l’ensemble des civilisations - y compris la nôtre. 04/11/02
Jean Paul Baquiast
http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/02-7111/index.htm