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Le Prestige, cette horreur économique ...
vendredi 22 novembre 2002

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Je me souviens d’avoir polémiqué avec Viviane Forrester sur la faiblesse de l’argumentation intellectuelle de son ouvrage à gros tirage, "L’horreur économique". Mais la récente catastrophe du pétrolier "Prestige" apporte de l’eau, ou plutôt du pétrole, à son moulin.

Ce bateau-poubelle cumulait tous les défauts. Il était techniquement périmé, avec ses vingt-six ans d’âge et sa coque simple. Il avait un armateur grec et un affréteur russe. Il était immatriculé en Suisse par un courtier travaillant à Londres. Il transportait une cargaison de 77000 tonnes d’un fioul de qualité innommable de Saint-Petersbourg à Singapour.

Cette épave ambulante, qui a coulé au large des côtes du Portugal, incarne tous les défauts d’une mondialisation anarchique, où l’on retrouve la négligence technique des normes de sécurité les plus élémentaires pour des raisons de pure profitabilité à court terme, le désordre commercial d’un marché londonien du brut où opèrent des traders marginaux sans foi ni loi, le paradis fiscal de la Suisse, qui n’est pas regardante sur les sociétés qu’elle abrite.

Face à cette catastrophe, qui se repète trop souvent, parce que le système de non-régulation mondiale est vicié à la base par l’omniprésence des intérêts financiers, il y a trois attitudes possibles.

-  La première est de traiter cette enième pollution comme une catastrophe naturelle. J’ai vu les habitants de Marrakech taper sur des casseroles pour écarter les nuages de criquet. Et j’ai admiré le sang-froid remarquable des Japonais qui apprennent à leurs enfants à se réfugier sous la table (très basse !!) si un tremblement de terre survient, puis à prendre leur sac tout préparé pour se rendre dans le square du quartier où tout est organisé pour les attendre. Mais il n’y a rien de comparable entre une secousse tellurique et une fuite dramatique de pétrole. La première relève de la fatalité ; la seconde de la criminalité.

-  Une deuxième attitude consiste à se précipiter devant les caméras de télévision et à s’indigner que l’Europe n’ait rien fait, puis à passer à d’autres sujets lorsque les projecteurs de la "société du spectacle" se seront détournés des victimes pour aller vers d’autres désolations. C’est ce que vient de faire Jacques Chirac. Mais qu’ont décidé les sommets de chefs d’Etat et de gouvernement depuis 1995, auxquels il a participé ? Après la catastrophe de l’Erika (12 décembre 1999), il a seulement été acté de créer une Agence européenne de sécurité maritime en 2003 et d’envisager l’interdiction des pétroliers à simple coque pour 2015 !

Pourquoi cette lenteur d’exécution ?

Certains pays qui arment des flottes parfois vétustes (la Grèce ?) ont probablement voulu protéger leurs intérêts économiques et leurs emplois (même si les équipages sont de plus en plus philippins). Et la règle de l’unanimité leur a donné un pouvoir exorbitant de blocage des décisions. La faiblesse politique de l’Union européenne et la force des groupes de pression économiques se sont conjuguées pour amener cette catastrophe qui serait intervenue tôt ou tard.

-  La troisième solution est de remettre l’Europe sur ses pieds politiques alors qu’elle danse sur sa tête économique. Cela signifie d’abord qu’elle doit s’attaquer efficacement à des sujets qui fâchent les intérêts financiers puissants.

Plutôt que de s’époumonner sur les oiseaux migrateurs, elle ferait mieux de s’intéresser aux fléaux migrateurs. Il n’est pas difficile d’interdire l’espace maritime européen à ces poubelles flottantes. Le "Prestige" est passé par la Manche où tous les mouvements de navire sont surveillés mais où les autorités nationales n’ont pas le pouvoir d’arraisonner ces rafiots, s’ils ne viennent pas volontairement à quai dans un port.

Cela suppose évidemment que ces questions vitales puissent être décidées à la majorité des pays et non pas à l’unanimité. Comme quoi, le drame du "Prestige" nous ramène à l’exigence d’un Europe fédérale. Le contrôle de l’espace maritime comme celui de l’espace aérien sont à l’évidence des compétences fédérales, qui doivent être confiées à des agences fédérales, travaillant dans le cadre de directives votées à la majorité par les Etats Unis d’Europe.

Combien faudra-t-il de catastrophes maritimes et peut-être aériennes pour que les Etats, soumis aux pressions des grands intérêts et aux pesanteurs des corporations d’agents publics, transfèrent certains de leurs pouvoirs à un gouvernement européen puissant et travaillant sous le contrôle d’un Parlement élu au suffrage universel et d’une Chambre où les Etats seraient également représentés ?

Combien faudra-t-il de scandales de l’argent sale, de la drogue, du terrorisme, des mafias, des forbans, pour que l’on s’attaque enfin aux paradis fiscaux qui existent autour de l’Europe (Suisse) mais aussi en Europe, comme la mission parlementaire de Montebourg l’a prouvé (Liechtenstein, Monaco, Jersey, Luxembourg, etc) ?

Le seul mérite du "Prestige" est de nous pousser à l’audace pour les prochaines élections européennes de 2004. Face aux fatalistes, aux nostalgiques et aux velléitaires, qui se dressera pour une Europe fédérale de la sécurité écologique et du plein emploi ?

Christian Sautter


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