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Vous êtes ici : Accueil > Dossiers et débats > Economie, technologie, croissance, logiciel, emploi > A propos de la nouvelle économie... > La nouvelle économie : un mythe techno-libéral (1) | ||
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lundi 14 octobre 2002 Imprimer cet article | Cet article au format PDF Jean Gadrey Université de Lille 1 jean.gadrey@univ-lille1.fr Colloque de l’Association d’Économie Politique, Montréal, Québec, 17-18 octobre 2002 La thèse que je vais défendre à l’occasion de ce colloque est double. D’une part, je m’efforcerai de montrer que la "nouvelle économie" est mythique, que ce n’est pas une catégorie mise au point par des chercheurs, validée par des enquêtes, et permettant de comprendre l’économie contemporaine et ses transformations. C’est un slogan de marketing économique et politique dont il faut se débarrasser au plus vite car il est un obstacle à la connaissance, mais aussi à l’action économique publique et à la définition de stratégies viables pour les entreprises. D’autre part, tout en reconnaissant évidemment que les nouvelles technologies de l’information (NTI) jouent un rôle important et croissant dans les économies développées, je poserai la question de savoir s’il est légitime de voir dans la "révolution des nouvelles technologies", dont fait partie la révolution Internet, l’équivalent des grandes révolutions industrielles du passé. Ma réponse sera négative. 1. Acteurs, réseaux et structure du mythe D’abord, que faut-il entendre par nouvelle économie ? Il faut tout simplement entendre ce qui se dit, qui en parle, et en quels termes. C’est ce que je me suis efforcé de faire dans un livre que j’ai rédigé début 2000, juste avant le premier retournement du NASDAQ, en remontant aux sources, en dépouillant des centaines d’articles de presse et de revues, parus entre fin 1996 et fin 1999, en m’intéressant aux acteurs de la diffusion de ces idées, et surtout aux arguments majeurs de ce discours. Sans entrer dans le détail des preuves de mon analyse, on peut résumer ainsi les résultats de cette enquête sur un mythe. Il y a derrière un mythe, et en particulier à sa naissance, des producteurs et des propagateurs. Dans le cas présent, à la source, il y a eu des magazines d’affaires et des cabinets de conseil américains, très liés à des groupes d’intérêt économique ayant investi ou s’apprêtant à investir dans les nouvelles technologies et dans les nouveaux services autour d’Internet. Cela a commencé aux Etats-Unis fin 1996, avec en particulier un numéro de Busi-ness Week titré "Le triomphe de la Nouvelle Économie", définissant la nouvelle économie par la formule : "les marchés globaux et la révolution électronique". Donc, ce n’était pas seulement une révolution technologique que l’on mettait en avant dans ce discours, c’était une double révolution : les nouvelles technologies et un nouveau capitalisme, plus libéral, plus financier et plus global. Cette campagne de marketing a traversé l’Atlantique et elle est arrivée en Europe vers l’été 1999, via les médias d’affaires et la plus grande partie de la presse écrite et de la télévision, en relation avec les succès boursiers des " valeurs Internet ". Certains hommes politiques y ont alors participé avec beaucoup de conviction. Aux États-Unis, Bill Clinton lui-même a expliqué à qui voulait l’entendre que nous entrions dans un nouvel " âge d’or " de l’économie. Je dois ajouter que les économistes professionnels, à quelques exceptions près, ont plutôt fait preuve de prudence, au point de se faire accuser par certains médias de passer à côté d’un tournant de l’histoire économique. Ce discours normatif a joué sur plusieurs registres, mais, quand on le décortique sur la base des matériaux disponibles, on peut y repérer quatre thèmes récurrents, au-delà du fait que la référence au modèle des États-Unis y est permanente et traverse ces quatre thèmes (figure 1).
Donc le discours de la nouvelle économie est loin d’être seulement un discours enthousiaste sur les nouvelles technologies et sur Internet. S’il n’était que cela, je n’aurais pas écrit mon livre. C’est d’abord un discours néo-libéral, mais renouvelé grâce à l’invocation des NTI. La nouvelle économie c’est, selon moi, le néo-libéralisme high tech. 2. Comment peut-on affirmer que la nouvelle économie est un mythe ? C’est cette deuxième question que je développerai le plus, en actualisant les arguments de mon livre. Personne ne peut contester qu’il y ait du nouveau, dans l’économie de la fin des années 90 et du début des années 2000, en particulier sous l’angle des NTI, d’Internet et du développement d’un nouveau capitalisme, qui avait toutefois commencé à propager ses normes et ses pratiques dès les années 80. Autrement dit, la simple observation des faits peut sembler valider, sur les quatre thèmes précédents, le discours de la nouvelle économie. Pourquoi peut-on toutefois estimer que ce qu’on nous a raconté sur la nouvelle économie est largement mythique, et que c’est en grande partie une spéculation intellectuelle et médiatique liée à une spéculation boursière et venant l’amplifier ? Pour trois raisons, qui correspondent à trois déformations grossières de la réalité. Tous les mythes modernes reposent sur des faits réels, sinon ils ne seraient pas capables de produire des croyances collectives, partagées par des gens éduqués voire par des experts. Mais ce qui permet de les qualifier de mythes, ce sont des opérations, souvent délibérées, de déformation ou d’idéalisation des faits observables, engendrant des illusions. Dans le cas du discours de la nouvelle économie, les trois déformations les plus évidentes se nomment : a. L’oubli des aspects négatifs de ce modèle de nouveau capitalisme high tech importé des Etats-Unis, b. L’affirmation sans preuve de son caractère inéluc-table et unique, et, c. L’exagération ou idéalisation de l’impact positif des NTI sur l’économie. J’insisterai plus particulièrement sur la troisième déformation, en passant très vite sur les deux premières, qui sont développées dans mon livre.
Ce discours apologétique a fonctionné très largement sur la base de "success stories" : croissance, succès boursiers, succès des start-up, etc. On nous a présenté la face ensoleillée du modèle. On a oublié la face sombre, et, notamment, les aspects socialement préoccupants du nou-veau modèle de capitalisme mis en avant, des aspects particulièrement observables aux Etats-Unis. Ce pays, qui est l’exemple à suivre selon le discours de la nouvelle économie, est pourtant celui qui, selon toutes les statistiques internationales, bat les records du monde développé en matière d’inégalités sociales et de pauvreté, de ségrégation urbaine, de violence et de crimes, de taux d’emprisonnement, etc. Or, comme l’a montré Robert Reich, parmi d’autres, cette situation sociale dégradée est étroitement liée au fonctionnement très inégalitaire du nouveau capitalisme qui s’est mis en place depuis les années 80 aux Etats-Unis, et qui s’est consolidé dans les années 90. Récemment encore, Robert Reich a pu faire le constat désabusé que la nouvelle croissance de la deuxième moitié des années 90 n’avait pas changé ces tendances. Il n’y a pas que les pays développés qui soient concernés par ces oublis du discours de la NE. Ce discours a oublié aussi le fait que, pour la majorité des habitants de la planète, les besoins prioritaires aujourd’hui ne sont pas des besoins d’informatique et de connexion à Internet. Les rapports du PNUD (en particulier celui de 1999) fourmillent d’analyses remarquables sur ce point. Mais cela n’a pas empêché Bill Clinton d’affirmer tranquillement, au sommet social-démocrate de Florence de novembre 1999, que les problèmes de l’Afrique seraient largement résolus lorsque chaque Africain aurait un ordinateur à sa disposition et serait connecté à Internet.... Évidemment ce n’est pas sérieux, mais tel a été le discours de la NE : un discours d’offreurs.
Je fais partie de ces économistes qui pensent qu’il ne faut pas séparer l’économie de l’histoire économique et sociale et des institutions. Lorsqu’on adopte cette posture scientifique, on s’aperçoit qu’il y a eu, et qu’il y a encore aujourd’hui, plusieurs modèles de capitalisme. La question de savoir s’ils vont converger vers un modèle unique, sous l’égide du capitalisme américain, est une question très ouverte. C’est même l’enjeu majeur des grandes oppositions que l’on trouve au sein et autour de l’Union Européenne, du G8, de l’OMC, etc. Je crois par exemple, pour ma part, à la possibilité d’un modèle européen de capitalisme, et, de ce point de vue, je m’intéresse aux performances des pays du nord de l’Europe. Ces cinq pays (Suède, Finlande, Norvège, Pays-Bas et Danemark) ont une bonne croissance économique, des taux de chômage en moyenne très faibles, et ce sont les plus avancés en Europe en matière de diffusion des nouvelles technologies. Or ce sont les pays les moins inégalitaires du monde selon tous les critères, mais aussi les plus démocratiques selon divers critères utilisés dans les statistiques internationales. Non, il n’y a pas de loi qui voudrait qu’un haut degré de développement économique et technologique exige l’adoption du modèle américain de capitalisme.
Commençons par la question de l’emploi. On nous a dit en effet que la diffusion massive des nouvelles technologies allait permettre de résorber le chômage essentiellement en créant des emplois qualifiés en grand nombre. C’est largement inexact. Ce qui est vrai, c’est que ces métiers "high tech" ont connu des taux de croissance élevés, ce qui est une bonne nouvelle. Mais comme ces taux de croissance s’appliquent à des masses d’emplois relativement modestes, cela ne conduit pas à des volumes énormes de création d’emplois. Dans les projections d’emploi américaines effectuées en 2001 par le BLS (tableau 1), sur les dix métiers qui devraient créer le plus d’emploi entre 2000 et 2010, deux seulement relèvent des nouvelles technologies, et ils ne regroupent que 18 % des créations d’emploi attendues pour ces dix métiers en tête de liste. Et j’attends les projections de 2002 pour voir comment ces chiffres évolueront compte tenu de la crise de l’informatique et des télécommunications. À l’opposé, 7 de ces 10 métiers sont considérés comme n’exigeant aucune qualification autre que celle associée à "une formation courte ou de durée modeste acquise sur le tas". Ils regroupent 71 % des créations attendues pour ces 10 métiers. On est donc très loin du mythe, même s’il ne faut pas négliger le fait que les taux de croissance des emplois qualifiés ont été plus élevés que la moyenne. Mais malheureusement, rien ne dit que ces taux élevés vont le rester, on s’en aperçoit depuis un an. Venons en à l’impact des nouvelles technologies sur la croissance américaine et sur les gains de productivité du travail au cours de la période faste 1995-2000. Commençons par la croissance (figure 2). La croissance américaine a en effet été forte entre 1995 et 2000 : 4 % par an en moyenne pendant ces cinq années. Mais ceux qui ont écrit que l’on assistait à un cycle de croissance sans précédent ont oublié de consulter les chiffres. On a connu depuis un demi-siècle plusieurs périodes, souvent plus longues, où la croissance a été nettement plus forte, sans que l’on invoque à chaque fois une nouvelle grande révolution technologique : 6,2 % en moyenne entre 1949 et 1953, 5,8 % entre 1961 et 1966, et encore 4,3 % plus récemment, entre 1982 et 1989, c’est-à-dire pendant sept ans. Quelle est la contribution des NTI à la croissance relativement forte, mais pas exceptionnelle, de la période 1995-2000 ? Les estimations existantes sont diverses, parce que c’est très compliqué (au cours de ce colloque, Gilbert Cette en parlera dans le cas français), mais, en ce qui concerne les Etats-Unis, même les optimistes n’attribuent pas aux nouvelles technologies plus de 25 % de contribution à la croissance de cette période. On est probablement autour de 15 à 20%, c’est-à-dire un chiffre voisin de la contribution à l’emploi des métiers de haute technologie. À nouveau, on est loin du mythe. Et par ailleurs on peut se poser des questions sur le fait que les surinvestissements informatiques de cette période aient pu constituer un énorme gaspillage, dont nous n’avons pas fini de payer le prix, et qui ont gonflé la croissance d’hier au détriment de celle d’aujourd’hui. Mais il n’y a pas que la croissance, il y a la productivité. En fait, dans les discours enflammés sur la nouvelle économie, c’est elle qui a joué le premier rôle. Avec les NTI, on allait en finir avec le paradoxe de Solow qui disait : "on voit des ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité". Et d’ailleurs on assistait déjà depuis 1995, disait-on aussi, à un formidable rebond de la productivité aux Etats-Unis, qui battait des records, y compris dans les services. Malheureusement, sur ce point comme sur le précédent, ceux qui disaient cela avaient oublié de consulter les données, pourtant désormais accessibles gratuitement grâce à Internet, qui est décidément un bien bel outil ! Que montrent les chiffres (figure 3) ? D’abord que le déclin tendanciel, depuis 55 ans, des gains de productivité est encore plus fort que celui du taux de croissance du PIB. Je suis prêt d’ailleurs à faire breveter mon propre paradoxe. C’est important d’avoir son nom attaché à un paradoxe, surtout quand les économistes sont incapables de l’expliquer, cela ajoute au mystère. Mon paradoxe c’est : "on voit Internet partout, sauf dans les statistiques de productivité". Je pense que ce paradoxe a de l’avenir. Ce que montrent aussi ces données, c’est qu’on a connu dans le passé au moins trois périodes aussi longues ou plus longues que la période 1995-2000, avec des gains de productivité aussi élevés ou plus élevés. Et même que, entre la fin de la seconde guerre mondiale et 1973 (ce qu’on appelle en France les trente glorieuses), le taux de croissance annuel moyen de la productivité a été nettement supérieur à celui des années prétendument exceptionnelles de la prétendue nouvelle économie. De façon générale, pour formuler un diagnostic de grande révolution économique et technologique, il faut prendre le maximum de recul historique. Or cela n’a presque jamais été le cas, sauf dans un superbe papier de Robert Gordon que je vais ensuite évoquer.
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