Temps Réels Nous contacter Qui sommes-nous ? Observatoire des usages politiques et militants de l'internet
Nous rejoindre Lettre de Temps Réels
Dossiers et débats Liens
Positions et propositions Plan du site
   
# Vous êtes ici : Accueil > Dossiers et débats > Economie, technologie, croissance, logiciel, emploi > A propos de la nouvelle économie... > Retour sur la crise du capitalisme financier
 
 
# DANS LA MEME RUBRIQUE :
# La nouvelle économie : un mythe techno-libéral (1)
# La nouvelle économie : un mythe techno-libéral (2)
# Vérités et mensonges de la nouvelle economie
Retour sur la crise du capitalisme financier
vendredi 20 décembre 2002

Imprimer cet article | Cet article au format PDF

La bulle Internet, puis son explosion, peuvent être décrites comme résultant d’un mécanisme aussi simple qu’inexorable :

-  les marchés financiers et les entreprises se sont efforcés, pendant plusieurs années, d’atteindre un rendement des capitaux supérieur à 15 % ;

-  un tel rendement n’est pas tenable pour la majorité des entreprises hors contexte de forte croissance ;

-  mais il est possible de donner l’illusion de tenir cet objectif, notamment grâce à un ensemble de manipulations comptables, qui finissent par éclater au grand jour .

Telle est la réalité que nous avons vécue, désormais reconnue, et que la presse et les entrepreneurs tentent d’interpréter sur le mode -psychologique- de l’erreur collective, voire comme le simple effet de la naïveté de quelques-uns ou de la crédulité des petits porteurs. Ayant vécu cette même période comme entrepreneur, cette grille de lecture me semble fausse et dangereuse. Je voudrais soutenir au contraire :

1- que la bulle spéculative était l’effet inéluctable d’un certain état du système capitaliste ; 2- que le facteur déterminant de cet état est la prééminence du pouvoir financier ; 3- que cette prise de pouvoir n’est pas fortuite mais résulte d’un projet politiques ; 4- que le politique se doit de comprendre et de réguler ce nouvel état du capitalisme.

1- La spéculation comme effet de système

i. Ce que nous avons vécu

Pour qui a vécu le passage de l’Internet des pionniers à celui des start-up, le contraste entre ces deux époques est saisissant.

En 1995, Internet était avant tout un laboratoire d’idées et de créativité. On voulait inventer de nouveaux services et de nouvelles formes d’entreprises, faire émerger de nouvelles formes artistiques, généraliser l’accès au savoir. On rêvait d’intelligence collective, de logiciel libre, de diversité culturelle... On voulait gagner sa vie, certes, mais pas uniquement.

Et en quelques mois, après le coup de tonnerre de la valorisation de Yahoo !, cet univers a changé avec brutalité pour graviter autour des " dot com " IPO, fusions acquisitions et autres chimères. On ne peut accuser la naïveté des pionniers ou le cynisme des entrants : c’est tout le système qui a basculé. Les banquiers ont poussé leurs poulains à présenter des business plans audacieux, impliquant des financements considérables, puis à les tenir. Les investisseurs ont exigé l’audace. Les entreprises anciennes ont développé des projets technologiques pour défendre leur valeur boursière. Très vite, tous n’ont plus pensé qu’à cette " valeur " qui ne reposait plus sur les résultats, ni le chiffre d’affaire, ni le potentiel économique de technologies nouvelles, mais sur l’opinion.

Le véritable business model de cette économie est devenu la levée de fonds. Tenter de se financer par ses seules recettes signifiait se condamner à la croissance lente et à la prise de retard (apparente) sur la concurrence. Et c’est sans doute en cela que nous avons connu une " nouvelle économie " : une économie fondée sur la croyance ! Une profession toute entière a basculé dans une quasi hystérie, dont certains ont bien profité. Une plaisanterie circulait alors : l’histoire d’une petite fille qui voulait vendre son chien pour 1 million de dollars, et qui y réussit... en l’échangeant contre deux chats à 500 000 dollars pièce. Ce qu’elle ne précisait pas, c’est le montant de la rémunération des intermédiaires de cette transaction.

Est arrivé un moment où il fallait une réelle force mentale et une solide indépendance financière pour aller à contre-courant du système, ce qui n’était pas toujours payant : on peut perdre son poste pour avoir risqué à contre courant de l’analyse dominante. On peut se voir refuser des crédits, on peut perdre toute chance de trouver un investisseur, se mettre la presse à dos, perdre des collaborateurs. On risque beaucoup moins à se tromper avec tout le monde.

ii. Trois caractéristiques du système

Cette bulle spéculative s’est développée dans un état précis du capitalisme, dont trois caractéristiques nous semblent aussi nouvelles que déterminantes : l’implication des financiers dans le management, l’irruption de technologies nouvelles, et le rôle du capital-risque.

-  Le premier facteur est la brutale prise de pouvoir de la finance sur l’industrie.

Le capitalisme d’après-guerre a vu l’affrontement des managers et des actionnaires, ou de ceux qui prétendaient les représenter. En quelques années, le " capitalisme patrimonial " a vaincu et conquis une surprenante légitimité : que l’on songe avec quelle facilité la presse présente la bourse comme un indicateur de pertinence des politiques, jugeant des décisions gouvernementales en fonction des réactions du CAC 40. Comme si les marchés étaient aptes à juger l’intérêt, pour la collectivité, d’une décision politique. Comme si c’était leur fonction...

Au sein des entreprises, ce pouvoir financier s’est traduit par deux phénomènes. D’une part, la doctrine du pouvoir de l’actionnaire, puis la captation institutionnelle de ce pouvoir et la participation accrue des financiers à la gestion. Or, la finance entretient un rapport particulier avec l’industrie. Elle doit maximiser la rentabilité de ses investissements. Cet objectif peut être complètement déconnecté de celui de l’entreprise et, s’ajoutant à contre-temps aux autres impératifs industriels, il peut même se révéler un non-sens opérationnel. D’autre part, un rapport au temps différent de beaucoup plus court terme, qui peut se révéler lui aussi nun non sens opérationnel, voire financier comme en témoigne par exemple un article de l’Economist, qui constate l’échec d’une majorité des fusions-acquisition, la valeur boursière de l’entreprise ayant engagé le deal se retrouvant, un an après, inférieure à sa valeur de départ . Le court terme n’est pas toujours " créateur de valeur " à plus long terme.

-  L’innovation technologique a renforcé cet effet de gestion financière.

L’irruption d’Internet, ajoutée aux progrès continus de l’informatique, a évidemment ouvert le champ à une infinité d’expériences innovantes, prometteuses, et surtout sans point de comparaison dans le passé. La spéculation sur ces technologies fut probablement pour partie liée au sentiment confus - mais fondé - que ces nouvelles technologies allaient changer en profondeur les rapports économiques, les rapports de production et la diffusion du savoir. Combien peut-on raisonnablement miser sur une révolution qui ne laissera rien comme avant ?

Mais il est également intéressant de souligner que cette innovation technologique, pour la majorité des projets, ne fut pas si pointue qu’on le prétendait. Une bonne part de l’univers d’Internet, et plus encore celui des start-up, est très éloigné des véritables domaines de technologies de pointe. Un étudiant en DEUG d’informatique en comprend les principaux langages, un bon ingénieur en maîtrise tous les ressorts. Pour une génération, ces " nouvelles technologies " étaient un langage commun, presque banal. Cette banalité des technologies requises pour développer un projet innovant, fruit des performances sous-jacentes à l’architecture du réseau et aux protocoles de communication entre les machines, ont considérablement abaissé le coût d’entrée sur ce marché, multipliant les acteurs et démultipliant la confusion autour de ces nouveaux métiers. La bulle Internet, c’est la génération des 25-35 ans qui a jeté de la poudre aux yeux des 45-55 ans, en étant elle-même manipulée par les banquiers et les middle managers financiers de 35-45 ans.

-  Le développement sans précédent du capital risque.

Enfin, cause ou conséquence des évolutions précédentes, l’activité de capital risque s’est spectaculairement accrue. Entre 1980 et 1988, l’investissement annuel en private equity aux Etats-Unis passe ainsi de 2,2 à 13,8 milliards de dollars. Entre 1989 et 1999, il passe de 15,3 à 108,8 milliards de dollars aux Etats-Unis et de 6,4 à 27,1 en Europe . Cet accroissement, redoublé en France par les dispositions d’aide à l’innovation (création des FCPI, aides à la création d’entreprises) a fourni une véritable manne financière, étonnamment facile à lever, aux créateurs d’entreprises. Il suffisait de signer la promesse de l’hypercroissance...

2- Les effets du pouvoir financier sur la bulle spéculative

Comment ce nouveau paysage du capitalisme rendit-il un tel bouleversement possible ? Comment, en particulier, a-t-il pu affecter si facilement des entreprises anciennes et stables ? Plusieurs facteurs déterminants s’articulent à ce nouveau pouvoir financier qui a formulé, et imposé, l’objectif des 15 % de rendement.

i. Le recul des pouvoirs traditionnels et l’effacement des anciennes sécurités

L’entreprise de l’après-guerre, essentiellement organisée autour de ses managers, était avant tout une communauté technocratique. Les dirigeants, nommés par des conseils d’administration qu’ils avaient eux-mêmes nommés, gouvernaient leurs sociétés sans en détenir le capital. Assurant aux actionnaires une information rare et une garantie de revenus, ils se consacraient à ce qu’ils estimaient le bien de l’entreprise (et au maintien de leur position). Révérence envers les savoir-faire techniques, planification, management fondaient le socle d’une culture d’entreprise technocratique, corporatiste et élitiste mais de ce fait, autonome. La victoire du capitalisme financier a détruit cette culture conservatrice et protectrice.

Prenons simplement l’exemple de Vivendi. Malgré l’intérêt du projet global, fondé sur la convergence entre contenus et contenants et la synergie entre médias, bien des développements de ce groupe laissaient les éditeurs de métier sceptiques, tant ils semblaient fondés sur une vision abstraite, voire naïve. Une œuvre ne peut pas toujours être pensée comme un fragment de " contenu ", sommable, substituable, formant catalogue délivré par différents canaux. Considérer son fonds comme un " contenu ", considérer le WAP comme un canal, en déduire qu’il suffit d’investir massivement sur Vizzavi est une stratégie abstraite. Qui a besoin de Vizzavi ? Pour quelles satisfactions ? Quelle sera, pour lui, la valeur d’usage ? Combien est-il prêt à débourser ? De telles questions échappent au dirigeant qui pense exercer un métier " d’agrégation de contenus et de diffusion sélective ".

Ce mépris du réel, de l’opérationnel et du concret a joué dans tous les secteurs industriels, mais plus encore dans les nouvelles technologies, univers sans passé, attirant de jeunes managers. Quant aux secteurs plus matures, les mécanismes de stock option, qui ont permis de lier l’intérêt des managers à celui des financiers, ont fait taire les scrupules de ceux que le réel aurait pu inquiéter. M. Jaffré à beaucoup gagné en perdant Elf...

ii. La recherche de la seule valeur financière

Comment crée-t-on de la valeur ? Ce débat est historiquement récent. Considérer qu’une entreprise puisse valoir autre chose que les bénéfices qu’elle distribue ne va pas de soi. Assimiler " la valeur " à la plus value pour l’actionnaire, non plus. Car, comme en témoigne l’histoire récente de Thomson, rien n’est moins objectif cette notion de valeur.

Quelle est la valeur d’une entreprise ? Les analystes expliquent que c’est l’actualisation, à l’infini, de ses dividendes futurs, moins une décote rémunérant leur risque. Concrètement, cependant, en matière de nouvelles technologies, toutes les estimations de résultats sont pures spéculations. Les valeurs d’échanges ont représenté, dans les faits, une convention, fondée sur des données elles mêmes liées à des opinions : PER d’entreprises du secteur, business plan, valeurs des transactions sur des entreprises comparables... Pire, elles ont été fondées sur des modes volatiles et souvent stupides : Internet a ainsi connu sa phase " providing " puis sa phase " portails ", " e-commerce ", " marketplace "... N’en pas tenir compte, c’était renoncer aux investisseurs. En tenir compte, c’était l’échec programmé.

La " création de valeur " est un concept non seulement flou, mais également politique, arbitrant des intérêts contradictoires. La " valeur " d’une entreprise n’est pas la même pour le salarié, le manager, le fondateur, l’actionnaire, voire le citoyen. Il serait agréable de vivre dans un monde où toutes ces " valeurs " iraient de pair. Malheureusement, ce n’est que rarement le cas. Comme le souligne Gadray, une entreprise qui licencie des salariés pour les remplacer par des jeunes moins bien payés ne crée pas de valeur : elle la répartit différemment .

Pourtant, cette idée floue est un principe régulateur quotidien pour le dirigeant. En dehors du cas de celui dont l’intérêt, par le biais des stock-options, diverge de celui de l’entreprise, le manager peut associer cette valeur, en son for intérieur, au nombre de salariés, à l’avance technologique, à la profitabilité, à la croissance du chiffre d’affaires, etc. Ces représentations affectent des décisions quotidiennes en matière de prise de risque, d’endettement, de recrutement, d’investissement, d’alliances industrielles... L’exemple de Vivendi en témoigne : considérer que toute augmentation du catalogue ou du nombre d’abonnés crée de la valeur, sans tenir compte du coût de l’exploitation ni de l’endettement, est un effet de représentation.

L’adoption unanime d’une définition financière de la valeur comme principe d’évaluation des entreprises n’est donc pas simplement source de nombreuses erreurs industrielles, voire financières, c’est aussi la victoire d’un groupe d’intérêt au détriment de tous les autres.

iii. L’affaiblissement des contre-pouvoirs économiques, sociaux et politiques

Face au pouvoir financier, qui a imposé cette vision spéculative et unilatérale de la valeur, peu de contre-pouvoirs ont résisté.

L’économie ? Les plus grands patrons dépendent aujourd’hui des marchés, nomment leurs banquiers au conseil d’administration et confient les décisions stratégiques aux directeurs financiers et aux spécialistes de communication financière.

Les syndicats ? Peu représentatifs, concentrés sur la gestion de leurs places dans les organismes paritaires, source d’une part importante de leurs revenus, souffrant également de réelles lacunes en matière de cogestion des entreprises, ils ont délaissé ce champ, ne semblant se mobiliser que lorsqu’il fut question d’intégrer au système par répartition (qu’ils administrent) une dose de fonds de pension (administrés par les assurances ?).

Les journalistes ? Ce sont les propagateurs de la vulgate néolibérale et les derniers à se risquer à de complexes enquêtes sur des terrains que, de toutes façons, ils ignorent. Et puis, combien de journaux indépendants, en France ? Et puis l’opinion s’en moque. Elle espère tirer quelques bénéfices de la situation, notamment au cours des privatisations.

Le pouvoir politique ? Avouons-le, il a subi la morgue de ceux qui prétendaient savoir. Combien de politiques osaient dire, début 2000, que les entreprises pouvaient être moins efficientes que les services publics ? Que leurs comptes, même validés par de prestigieux cabinets d’audit, pouvaient être insincères ? Dans l’ensemble, la classe politique s’est laissée dominer. Elle a cru qu’il y avait sans doute un peu de vrai dans le discours néolibéral. Que la croissance provenait uniquement des entreprises (et pourtant, quoi de plus étatique que le démarrage d’Internet ?). Que l’entreprise était un système rationnel. Que le privé était plus efficace que le public. Tous ont plus ou moins cru cela, et ont laissé le champ libre à ceux qui n’y croyaient pas, mais qui, abrités derrière ce dogme, développaient des stratégies classiques de conquête du pouvoir. La politique économique a été confiée à des banques centrales indépendantes, ce qui revient à renoncer à comprendre les conflits d’intérêt et à imposer un arbitrage politique et collectif. Bref, citoyens et politiques, nous avons laissé s’étendre sans régulation un pouvoir réellement politique.

3- Derrière la bulle financière, un projet politique

Car les forces qui ont soutenu le pouvoir de la finance et les doctrines " libérales " (qui ne le sont guère) sont avant tout des forces politiques. Le paradigme " libéral " diffuse grâce à des réseaux de pouvoir : il active des relais, finance des revues ou des chaires universitaires, s’attache les services des grandes plumes, d’agences de communication et d’intellectuels médiatiques, finance des thèses, organise le lobbying...

i. La nouvelle régulation des marchés financiers

Nombre d’économistes datent la " dérégulation " (en fait, la nouvelle régulation) des années soixante-dix, lorsque les taux d’inflation dépassèrent les intérêts de l’épargne. Aux Etats-Unis, de nouvelles régulations de l’activité bancaire, jusque là très encadrée (interdiction de rémunération des dépôts, limitation des placements, contrôle des changes...), autorisent alors de nouveaux investissements, plus risqués mais plus prometteurs. La désintermédiation autorise des acteurs non-bancaires à intervenir dans ce secteur. Les banques engagent des investissements spéculatifs boursiers, immobiliers ou internationaux. Le mouvement s’exporte. Le caractère risqué de ces investissements appelle à son tour de nouveaux produits susceptibles d’assurer contre les nouveaux risques : produits dérivés, Junk bonds, etc.

Cette nouvelle composante spéculative de l’activité bancaire a plusieurs conséquences :

-  a- Tout d’abord, un besoin important de contrôle de la part des investisseurs qui prennent des risques accrus, entraînant leur interventionnisme, concrètement favorisé aux Etats-Unis par diverses mesures fiscales, tel l’Economic Recovery Tax Act, avantage les raiders. Insensiblement, les OPA, " raids " et autres leverage buyout, se transforment en instruments de gestion des placements financiers.

-  b- Simultanément, ces financiers développent de nouveaux outils d’évaluation et de contrôle des entreprises, qui accordent une place prééminente aux composantes financières de la vie de l’entreprise, dont la fameuse " valeur pour l’actionnaire ". Rapidement repris dans la formation professionnelle, ces indicateurs contribuent à façonner une nouvelle culture du management qui caractérise la génération " Internet " et culmine au plus fort de la bulle spéculative, au cours de laquelle les investisseurs financiers vont littéralement tenter de créer de toutes pièces de nouvelles activités industrielles en téléguidant de jeunes créateurs d’entreprises dépourvus de capital initial .

Cette " dérégulation ", fort bien régulée, ne s’est pas faite sans l’aval des Etats, qui semblent avoir renoncé d’assez bon gré, à leurs prérogatives anciennes. Un tel recul peut sembler paradoxal. Faut-il y voir le fruit du patient travail idéologique d’affaiblissement du rôle de l’Etat ? Pas uniquement. Certains auteurs suggèrent par exemple que, face au déséquilibre croissant des finances publiques occidentales, et au choix de financer ces dépenses sans recourir aux politiques monétaires (inflationnistes), les Etats, contraints de recourir à la dette, avaient besoin d’un marché financier important, doté de solides structures de liquidité. L’épargnant prête, y compris aux Etats, s’il sait son placement liquide, et donc, fondamentalement, s’il existe un marché actif et parcouru d’importants mouvements .

Bref, de ce mouvement, les Etats ne seraient pas les victimes, mais au mieux, les spectateurs bienveillants. Notons que les élites administratives ne perdent rien à cet affaiblissement de l’Etat : les passerelles entre les deux univers sont suffisamment nombreuses pour qu’à titre individuel, la situation ouvre de nombreuses opportunités de carrières. Cet accord tacite pour libérer le pouvoir financier a largement favorisé les modalités concrètes de la bulle spéculative.

ii. Libéralisme, gouvernance d’entreprise et bulle spéculative

Derrière la bulle spéculative se dessine donc un paysage idéologique, qui l’a rendue possible et favorisée. Ce paysage est difficile à cerner, car il englobe au moins trois phénomènes politico-économiques, dont il est parfois difficile de tracer les liens et les frontières.

-  a- Sur un plan macro-économique, la décision de créer un marché financier puissant et liquide, accompagnée d’un ensemble de régulations favorisant ce marché et garantissant ainsi aux Etats la possibilité du recours à la dette.

-  b- Sur un plan industriel, une recomposition du paysage capitaliste marquée par un affaiblissement du pouvoir des managers au profit du pouvoir financier et par l’émergence de nouvelles formes d’intervention sur la vie des entreprises.

-  c- Sur un plan politique et idéologique enfin, la construction d’un dogme " libéral ", très éloigné des discours fondateurs du libéralisme. Ce discours, fondé dans l’immédiate après-guerre(Von Hayek, école de Chicago...), s’ancre dans la conviction que " le planisme économique implique l’état totalitaire " et que le keynésianisme menace la liberté et la prospérité. Il se caractérise par le projet déterminé d’affaiblir les Etats et les syndicats, par la confiance en l’autorégulation des marchés, par le culte de l’entreprise comme forme d’organisation. Il se caractérise également par la confiance en la capacité des intellectuels à créer le climat propice aux changements politiques. Il est relayé par un ensemble d’institutions présentées comme scientifiques, mais agissant proprement en activistes politiques. En Angleterre, l’Institute of Economics Affairs, le Center for Policiy Studies, ou l’Adam Smith Institute forment quelques exemples de telles institutions [Oui mais aujourd’hui ils ne pèsent plus grand-chose depuis la perte de pouvoir des tories et la sénescence de Thatcher... Je citerais plutôt le Cato Institute et la Heritage Foundation de Washington qui, eux, ont un vrai leadership]. En France, Claude Bébéar, l’un des rares " patrons " non issu de la technostructure administrative [euh, il est quand même X, sans parler de ses multiple réseaux...], Denis Kessler, au sein de la Fédération française des compagnies d’assurances ou le nouveau Medef ont repris ce projet et ces méthodes [citer l’Institut Montaigne de Bébéar].

Ces forces conjuguées associées à une docilité incompréhensible des médias, ont permis la progression d’une pratique politique et d’une gouvernance d’entreprise qui ont favorisé la bulle spéculative, mais dont les effets se font sentir bien au-delà de cet épisode.

iii. L’impossible résistance

L’une des particularités de cette idéologie est d’avoir été construite comme une arme militante. On peut ainsi souligner sa capacité à retourner le sens des mots, qui rend la structuration d’un discours alternatif, ou la mobilisation collective. extrêmement difficiles.

On entend par exemple à longueur d’ondes certains responsables du Medef louer les vertus " risquophiles " et déplorer la " risquophobie " des forces conservatrices que sont, d’après eux, les syndicats, les fonctionnaires ou encore l’Etat. Entrepreneur, j’ai effectivement la conviction que la création de valeur repose sur les créateurs (entendus au sens large : entrepreneurs, intellectuels, artistes, chercheurs, mouvements associatifs, inventeurs, etc.). Mais où sont les entrepreneurs du Medef ? Qu’a inventé M. Sellière comme technologie ou comme service nouveau ? Quelle valeur a-t-il créée, à part une optimisation (aléatoire) de la valeur pour les actionnaires de ses entreprises ? Et quel risque a-t-il couru, personnellement ? Est-il tombé, avec la faillite d’Air Lib, dans l’engrenage de la précarité et de la solitude ? Qui a pris le plus de risque dans ces affaires ? Le vieil establishment français, qui s’abrite derrière l’idéologie de l’entrepreneuriat pour, en réalité, défendre ses privilèges acquis, agit comme n’importe quelle communauté réactionnaire. Sa solidarité avec les entrepreneurs est factice.

De même, la déréglementation à sens unique, les politiques monétaires du FMI et le protectionnisme des pays occidentaux ont tellement été présentés comme une inéluctable " mondialisation ", que leurs adversaires ont reçu l’étiquette d’antimondialistes, eux qui étaient les premiers à penser les rapports économiques dans leur globalité, à nouer débats et alliances sur tous les continents à interroger le caractère soutenable du développement de la planète. Un dernier exemple est le projet libéral lui-même. Ce projet est né à gauche, qui en a été dépossédée. Donner à chacun une chance égale d’entreprendre et de réussir, malgré les inégalités et les corporatismes, est une belle ambition. Elle suppose de casser et de réformer bien des forces de conservation : monopoles, inégalités face à l’éducation, corporatismes, élitisme de gauche comme de droite. C’est encore le Medef qui s’oppose à ce libéralisme là. Le créateur d’entreprise, qui commence son projet sans capital économique ni social, armé de sa seule force de travail, est techniquement parlant un prolétaire.

Comment de tels faux sens deviennent-ils le paradigme dominant d’une société ? Quel est le rôle exact de la presse ? De telles questions supposent, à elles seules, un important, et urgent, travail d’analyse, mais aussi une réelle résistance politique.

4- Des leçons pour l’action politique

Cette brève analyse adresse un véritable défi pour l’action politique. Notre hypothèse centrale est simple : la bulle Internet n’est qu’un épiphénomène qui révèle des forces beaucoup plus profondes et structurées. Ces forces vont tendre à financiariser l’entreprise et la société, et donc à importer l’instabilité financière dans le monde de industriel, à minimiser le rôle de la puissance publique, à dissimuler les conflits d’intérêt pour mieux défendre le seul intérêt de l’actionnaire, quitte à remodeler à l’organisation sociale même.

Si cette hypothèse est fondée, la tâche du politique est aussi urgente qu’importante. On ne saurait présenter ici que quelques pistes de travail, à l’heure où la gauche doit se reconstruire de larges pans de son corpus intellectuel.

-  a- conserver son autonomie de jugement.

En matière politique, si le réel prime, aucun argument d’autorité n’est recevable. Nous en sommes probablement à un stade où la liberté de penser doit être reconquise et où le politique doit se réapproprier le sens même des mots. Il faut reconquérir le droit d’employer les termes de valeur, de libéralisme, de mondialisation, de création dans leur sens premier et profond.

-  b- Reconstruire l’action politique comme le seul instrument collectif et légitime pour organiser la vie commune et la construction de l’intérêt général.

Cette prérogative ne peut être concédée à quiconque bien que chaque groupe d’intérêt puisse légitimement y contribuer. Quand bien même le jeu des marchés serait-il le plus efficient pour maximiser le bien être collectif, ce que nous ne croyons pas, il ne serait pas pour autant un régulateur acceptable . Cette ambition, dans le contexte économique et social dans lequel nous vivons, caractérisé notamment par l’existence d’intellectuels collectifs puissants et organisés (think tanks, ONG...), suppose d’inventer de nouvelles constructions démocratiques. L’élection n’est plus le seul lieu où se forge l’intérêt général.

-  c- La distinction entre recherche publique, scientifique et rigoureuse et engagement activiste doit être mise en lumière par la puissance publique

C’est un vaste programme de recherche scientifique publique en matières économiques qui doit être lancé, et dont l’indépendance, financière et intellectuelle, doit être garantie. Ces travaux doivent également atteindre le plus large public. Il sera donc à la fois nécessaire de s’affranchir des Think tanks et, peut-être, d’en susciter d’alternatifs.

-  d- Cet affranchissement idéologique est indispensable pour imposer la transparence de l’activité des entreprises (au moins des entreprises cotées) et imposer des régulations collectives qui ne peuvent être confiées au seul marché.

La riposte à l’effondrement de la bulle et aux scandales américains s’organise en effet autour de l’idée que de nouvelles autorégulations sont nécessaires . Ceci ne sera pas suffisant. On pourrait notamment explorer l’idée d’introduire un acteur public dans la concurrence entre les cabinets de certification, contribuant ainsi à imposer de bonnes pratiques.

-  e- Le niveau approprié de régulation doit être identifié

France, Europe, organisations internationales ? Etats ou partenaires sociaux ? Ce débat est à peine esquissé à ce jour.

-  f- Enfin, il nous faut refuser la stricte logique économique, ce qui n’est pas aisé dans un univers spectaculaire/marchand gouverné par les notions de performance, d’efficacité, de rentabilité.

L’histoire d’Internet nous montre, si besoin était, avec quelle facilité les activités humaines peuvent se réorganiser autour du seul objectif financier. La bulle Internet est également contemporaine d’une dévalorisation, sociale et économique, de la situation des acteurs non marchands : enseignants, infirmières, policiers pourraient en témoigner. D’autres valeurs existent et sont prééminentes. Elle doivent être portées par toute l’autorité de la puissance publique. Ceux qui veulent faire progresser la justice sociale, défendre les plus vulnérables, garantir l’intime contre l’envahissement marchand ou encore aménager des espaces de coopération et de solidarité adoptent trop souvent, inconsciemment, des stratégies " du faible au fort ". Il faut renverser ce rapport de force en restaurant, symboliquement et matériellement, la primauté de l’intérêt général. HV


Imprimer cet article | Cet article au format PDF

 

* *

[Retour à la page d'accueil]