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Vous êtes ici : Accueil > Dossiers et débats > Technosciences, prospective et politique > L’énergie au coeur des débats techno-politiques > Sortir du nucléaire (Yves Cochet) | ||
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COLLOQUE NUCLÉAIRE / REVUE PASSAGES / SÉNAT, 5 ET 6 FÉVRIER 2003 lundi 3 mars 2003 Imprimer cet article | Cet article au format PDF Le nucléaire n’est pas utile, le nucléaire est inacceptable, il faut donc décider de sortir du nucléaire en France, en Europe et partout dans le monde. Tel sera mon propos.
Le taux de 50% d’indépendance énergétique annoncé par la DGEMP résulte d’un calcul biaisé par la prise en compte de la chaleur dégagée dans les réacteurs et non des kWh électriques réellement produits. Si l’on rectifie ainsi le calcul, notre taux d’indépendance énergétique tombe à 30%, où même à presque zéro si l’on tient compte du fait que la totalité du minerai d’uranium est importée. Ainsi, le discours sur l’indépendance énergétique ou sur la sécurité d’approvisionnement est un coup de bluff.
Le coût officiel de 3 c_/kWh inscrit dans les rapports de la DIGEC est basé sur des durées de vie et des taux de fonctionnement jamais atteints, il est grossièrement sous-estimé. Selon nous, ce coût se situe entre 6 et 9 c_/kWh si l’on intègre le coût de fonctionnement de 1,07 c_/kWh annoncé par le rapport Charpin-Dessus-Pelat, le coût de la recherche, les dépenses publiques de sûreté, le coût de retraitement du combustible et la gestion des déchets, le coût de l’investissement, la provision pour démantèlement, les nuisances externes non comptabilisées et, ce que l’on oublie trop, le coût réel des assurances contre le risque. En France, le citoyen paie deux fois son électricité : avec sa facture EDF et avec ses impôts.
L’Etat, l’Europe ou les générations futures subventionnent de nombreuses charges telles que la recherche, les assurances, le démantèlement, le stockage des déchets et les retraites des employés. L’électronucléaire privatisé et assumant ses charges, ça ne marche pas. Qui veut acheter EDF et ses charges comme d’autres ont voulu acheter British Energy récemment sauvé de l’effondrement économique par les subsides du gouvernement anglais ? Concernant les assurances contre le risque majeur, par exemple, le nucléaire est le seul secteur industriel qui bénéficie d’immenses garanties des Etats. Ainsi, le Price-Anderson Act aux Etats-Unis, et, en Europe, la Convention de Paris du 29 juillet 1960, la Convention complémentaire de Bruxelles du 31 janvier 1963 et le Protocole du 16 novembre 1982 modifiant cette convention, prévoient que la réparation des dommages causés par un accident nucléaire sera effectuée sur fonds publics, dans le cas où les dommages excéderaient le montant couvert par l’assurance ou la garantie financière de l’exploitant. Les chiffres sont impressionnants : • l’industrie nucléaire américaine n’est responsable que de 2% des coûts potentiels d’un accident majeur du à son activité ! Les autres 98% seraient payés par le contribuable, via le Trésor fédéral. Nous sommes très loin du principe " pollueur-payeur " de la Conférence de Rio (1992). Pour ceux qui pensent que le marché réalise l’optimum économique, une étude a estimé que le Price-Anderson Act est l’équivalent d’une subvention publique annuelle de 3,4 milliards de dollars 1990 de frais d’assurances évités à l’industrie nucléaire américaine. • En France, la transcription en droit interne des conventions européennes s’est effectuée au travers des lois du 30 octobre 1968 et du 11 mai 1990 qui reposent sur le principe de la responsabilité objective de l’exploitant et de lui seul en cas d’accident nucléaire, mais limitent cette responsabilité à 90 millions d’euros par accident, les coûts supplémentaires étant supportés par l’Etat dans la limite de 380 millions d’euros. Ceci est dérisoire quand on évalue sincèrement la probabilité d’un accident majeur. J’y reviendrai.
Rapporté à un million d’euros investis, le nucléaire crée 19 emplois, alors qu’on en crée 23 par le solaire, 27 par l’éolien, 29 par les cultures énergétiques, 47 par la microhydraulique et plusieurs dizaines par l’efficacité énergétique.
Avec 90% des crédits, le nucléaire accapare la majeure partie des subventions publiques en recherche et développement énergétique, tandis que seulement 2% des crédits publics sont accordés aux énergies renouvelables, en baisse de 40% dans le budget 2003 de l’ADEME. Malgré ces crédits en faveur du nucléaire depuis 30 ans, le projet EPR n’est qu’un vieux modèle Westinghouse modernisé, dont la rentabilité n’adviendrait éventuellement qu’après des dizaines d’années de fonctionnement, ce qui dissuaderait tout investisseur privé, français ou étranger. Nonobstant ces sommes considérables, le CEA n’a produit aucune découverte scientifique fondamentale dans le domaine nucléaire depuis 50 ans, le traitement des déchets est sans solution satisfaisante, et la fusion thermonucléaire contrôlée massive à bas coût d’exploitation n’existera sans doute jamais.
Le changement climatique est planétaire. La production mondiale d’électricité est assurée à 17% par le nucléaire, 18% par l’hydraulique, 38% par le charbon, 8% par le pétrole et 18% par le gaz. Cette production mondiale de 15000 TWh en l’an 2000, serait de 20000 TWh en 2010, 25000 TWh en 20020 et 31000 TWh en 2030 selon le rapport 2002 de l’Agence internationale de l’énergie. Si l’on veut assurer cette prévision de croissance de la production électrique sans faire appel aux combustibles fossiles, et en respectant les engagements de la première période du Protocole de Kyoto, il faudrait construire environ 850 réacteurs nucléaires de 1000 MWe fonctionnant 6000 h/an. Compte tenu de leur durée de construction d’au moins 8 ans, il faudrait alors mettre en chantier dès maintenant 10 réacteurs par semaine pour réaliser en 10 ans le double de ce qui a été fait en 30 ans. Cela suppose un appareil industriel, des compétences et des investissements impossibles à réunir. En outre, cela ne répondrait pas du tout à l’augmentation de la consommation de pétrole dans les transports et de la consommation de chaleur basse température dans l’habitat et le tertiaire. On aurait ainsi troqué un peu d’effet de serre contre beaucoup de déchets nucléaires et une chance sur deux d’un nouvel accident majeur. Bref, pour des raisons techniques et financières, le nucléaire n’est aucunement la réponse à la dérive de l’effet de serre.
Plusieurs scénarios de sortie du nucléaire ont été élaborés depuis longtemps. Ils s’appuient tous sur des hypothèses techniques et financières crédibles. J’y ai un peu participé en remettant au Premier ministre, à l’automne 2000, un rapport très modéré en ce sens. Tous ces scénarios montrent que l’on peut sortir du nucléaire en France en 25 ans par la maîtrise de l’énergie pour un tiers, le recours aux renouvelables pour un autre tiers, le gaz et la cogénération pour le dernier tiers. C’est d’ailleurs sur ce genre de scénario que l’Allemagne s’est engagée depuis deux ans et la Belgique depuis deux mois. Ces scénarios sont plus efficaces que le nucléaire pour contrer la dérive de l’effet de serre, ils sont beaucoup plus propres et beaucoup moins chers. En outre, beaucoup mieux que le nucléaire, cette stratégie est fortement créatrice d’emploi local, incite à la création de PME-PMI, développe les industries d’équipement, renforce nos capacités d’exportation, diminue les dépenses fatales des ménages, consolide l’aménagement et le développement durable du territoire, participe à la protection et à l’amélioration de l’environnement, accroît notre indépendance énergétique, diminue la facture énergétique extérieure, et permet à la France de tenir ses engagements internationaux, notamment dans le cadre du protocole de Kyoto.
Le calcul coûts/bénéfices qui s’applique au risque industriel en général est inadapté pour le nucléaire. L’espérance mathématique p x C, multipliant la probabilité d’occurrence d’un événement par le coût de ses conséquences n’a aucune valeur dans le domaine du risque nucléaire majeur. Combien vaut l’infiniment petit multiplié par l’infiniment grand ? Je dis " l’infiniment petit ", j’ai tord. Si je prends les chiffres optimistes d’une fusion du cœur pour 100 000 réacteurs-ans, cela donne quelques pour-cents lorsqu’on a un parc de 58 réacteurs sur 40 ans, et une chance sur deux si l’on construisait les 850 réacteurs que j’évoquais tout à l’heure. D’autant que ce risque majeur, autrefois confiné à la seule géométrie du réacteur, est aujourd’hui accentué par le délabrement des structures administratives de certains pays nucléarisés, par la prolifération et le trafic de matériau fissiles, par le développement du terrorisme international et les attentats-suicides. Pour un objectif aussi banal que la production d’électricité, et compte tenu de l’existence des nombreuses technologies alternatives beaucoup moins dangereuses pour cela, nous devons refuser le risque nucléaire.
Depuis le début de l’aventure atomique, ce ne sont pas les gouvernements, et encore moins le Parlement, qui ont décidé de la politique en la matière, ce sont les responsables des grands appareils technocratiques d’Etat : le CEA, l’armée et EDF. Dirigés par le corps d’élite des polytechniciens (à l’exception historique de Marcel Boiteux, et de vous Madame Lauvergeon et Monsieur le Président Roussely), ces structures productivistes ont conçu, initialisé et organisé les phases successives de la politique nucléaire de la France depuis plus de cinquante ans, sans aucun souci démocratique, puis les ont fait entériner, légitimer et officialiser sans réticence par les différents gouvernements. Totalement sûrs d’eux et sourds à toute critique, les dirigeants du CEA, d’EDF et du corps des Mines eurent peu de mal à convaincre le monde politique, partagé entre la fascination enthousiaste et la démission muette. L’hyperconcentration et l’opacité des décisions, l’esprit aristocratique et la consanguinité des élites sont les attributs historiques du nucléaire qui, tel Dracula, n’a jamais supporté la lumière démocratique. Ces attributs ne sont pas un travers accidentel du nucléaire ou une originalité génétique du corps des mines, non, ces attributs non démocratiques sont indispensables à la survie du nucléaire. Voilà une autre raison de le qualifier d’inacceptable. J’en ajouterai une dernière. On m’accordera que l’édification, la conduite et la surveillance de la filière nucléaire réclament un certain type de société à la fois très technologique, très sécurisée et très stable à long terme. C’est pourquoi le délabrement étatique de certaines régions de l’est européen nous inquiète déjà beaucoup. On peut considérer comme une chance pour le monde qu’aucun conflit, aucun attentat n’aient, depuis cinquante ans et pour l’instant, affecté de zones munies d’installations nucléaires. Mais qu’en sera-t-il pendant le vingt-et-unième siècle qui commence ? Qui peut parier que nos pays européens ou les Etats-Unis, ou la Chine, ou l’Inde, ou le Japon, ou tout autre pays nucléarisé demeureront des sociétés technologiques, sécurisées et stables pendant un siècle encore ? C’est mal connaître l’âme humaine et l’histoire sanglante du vingtième siècle, c’est s’aveugler devant les bouleversements qui s’annoncent face aux déséquilibres croissants entre les régions du globe, c’est rêver innocemment à un monde de paix et de fraternité comme il n’en a jamais existé que de croire possibles la poursuite et le développement du nucléaire sans accidents majeurs, qu’ils soient civils ou militaires.
La plupart des dirigeants des groupes nucléophiles le pressentent sans doute mais, par dissonance cognitive ou par idéalisme naïf, ces dirigeants rejettent de leur esprit la perspective de leur propre fin et continuent au contraire, notamment en France, à promouvoir désespérément une impasse énergétique, écologique et économique. Bien sûr, le nucléaire a fait gagner quelque argent à quelques entreprises mais telle n’est pas la raison principale de sa persévérance en l’être. Le nucléaire est surtout la forme achevée d’un complexe productiviste non économique, au sens où ce qui est recherché n’est pas d’abord un profit financier, mais une situation de pouvoir voulue, construite et entretenue par les dirigeants des appareils d’Etat. Un tel processus relève de la volonté de puissance, il a la force culturelle d’un mythe basé sur l’aura de la maîtrise des composants ultimes de la matière.
Yves Cochet
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