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Contre la Tentation de l’Empire
LETTRE DE WOODSTOCK : LA CHRONIQUE DE JOHN MASON
lundi 7 avril 2003

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L’opposition à la guerre est plus que jamais d’actualité, si l’on en croit les propos prononcés par John Bolton devant le Royal Institute of Foreign Affairs de Londres, le jour de la première incursion des forces américaines à Bagdad. Le sous-secrétaire américain à la défense a évoqué publiquement la nécessité d’un prochain usage de la force en Iran. La théorie des dominos de l’Ecole Perle est bel et bien en route. Mais après la chute de Bagdad, c’est l’occupation de l’Irak qui est pour l’administration Bush, comme pour ceux qui la combattent aux Etats-Unis, un véritable test politique.

Pour les néo-conservateurs, qui sont minoritaires à Washington, mais qui ont pour l’instant la main sur la politique de l’administration Bush, la guerre en Irak ne vise pas seulement le renversement du régime de Saddam Hussein. Elle vise aussi et surtout, un changement de régime aux Etats-Unis, et une reconfiguration du système des relations internationales, tel que celui-ci a été conçu par les Américains eux-mêmes en 1945. C’est contre cette Amérique Impériale que l’opposition se mobilise aujourd’hui.

-  Les néo-conservateurs veulent s’émanciper des alliances établies par le système de 1945 incarné notamment par son organe représentatif, l’ONU, qu’ils jugent trop contraignant au regard de la réalité de la puissance américaine, et trop éloigné de la distribution réelle du pouvoir dans le monde d’aujourd’hui. Le choc de la guerre en Irak vise autant à casser le moral des sociétés musulmanes et l’espoir d’une victoire ultime de l’islamisme, qu’à montrer aux alliés de l’Amérique sa détermination à créer un nouveau monde. Les Etats-Unis s’inscrivent ainsi, délibérément, comme une force de déstabilisation du système des relations internationales qu’ils ont construit en 1945.

-  La France, symbole de l’ordre onusien est devenue une cible dans cette perspective. L’Empire américain, c’est un "souverainisme" à l’échelle planétaire où la Constitution américaine n’est pas limitée par le droit international. Mais l’Empire c’est aussi la militarisation du régime de Washington, qui a d’ailleurs commencé sous Clinton, au nom du progressisme d’ingérence, lors de la guerre du Kosovo. Avec la victoire annoncée en Irak, c’est la deuxième "petite guerre" réussie après l’Afghanistan par les Etats-Unis. La réalité de l’Empire, c’est aussi çà : une israélisation du régime américain, avec la banalisation de l’usage des guerres asymétriques comme instrument de discipline et de gestion unilatérale des crises.

"Irak first, then France" a été un des slogans du parti de la guerre. Thomas Friedman, éminent chroniqueur néo-conservateur du New York Times n’a pas hésité en février dernier à appeler au renvoi de la France du Conseil de Sécurité, jugée puissance rétrograde, pour lui substituer un pays comme l’Inde, dans le club des nations responsables de l’ordre du monde. Pour l’administration Bush, la coalition qui a soutenu l’intervention américaine en Irak, incarne ce nouveau rapport de force mondial où la France, comme la Russie, et l’Allemagne sont affaiblis. Le message du voyage éclair de Colin Powell à Bruxelles est clair : l’ONU pourra financer la reconstruction de l’Irak, mais ne sera pas un instrument de partage du butin de guerre.

-  L’Empire pose un dilemme à l’Amérique comme l’écrit très justement Pierre Hassner dans son dernier livre Washington et le Monde. C’est une politique contradictoire qui ne va pas de soi, et qui divise la droite et la gauche. Le Président Bush lui-même déclarait au début de son mandat : " L’Amérique doit refuser la couronne de l’Empire ". Au sein du parti républicain, certains pasteurs évangélistes n’aiment pas que la religion soit mise au service de la politique étrangère. Par ailleurs, la droite américaine traditionaliste, plutôt isolationniste, incarnée par un Pat Buchanan est contre l’engagement impérial.

-  D’une certaine façon, la fuite en avant de l’administration Bush dans la guerre sert à faire oublier à la droite ses propres responsabilités politiques inhérentes à l’Empire qu’elle construit par les armes. Après la victoire sur les Talibans, le plan Marshall pour l’Afghanistan proposé initialement par Bush avait été tout simplement passé par pertes et profits. C’est les démocrates qui ont insisté au Congrès pour voter une aide de 300 millions de dollars. Au fond d’elle-même, l’administration Bush est réticente à assumer ses devoirs d’Empire.

-  Le parti démocrate a voté la guerre en Irak.

Pour ma part, j’ai fait partie jusqu’à ici de ce qu’on peut appeler les " faucons humanitaires ", qui comme en France la gauche proche de la revue Esprit, sont favorables au droit d’ingérence. Il y a une autre tradition à gauche en Amérique, plus radicale, comme celle défendue par le célèbre professeur de linguistique du MITI, Noam Chomsky qui assimile l’ingérence à de l’impérialisme. J’ai soutenu avec des reserves l’intervention militaire en Bosnie, au Kosovo, et même en Afghanistan. J’ai l’horreur la plus complète de la dictature sanglante de Saddam Hussein.

Mais, je regrette énormément l’unanimisme de l’Etat-major du parti démocrate en faveur d’une intervention militaire de nature conquérante en Irak. Depuis quelques jours, le débat sur l’Empire est en train de redistribuer les cartes. John Kerry, le sénateur du Massachusetts, en bonne place pour les primaires, vient de reprendre à son compte le slogan des anti-guerre, tourné contre Georges Bush et sa tentation impériale : "regime change begins at home."

John Grouard Mason 5 avril 2003.


Lettre de Woodstock : la chronique de John Mason


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