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Morne campagne
CHRISTIAN SAUTTER : VOIR LOIN, AGIR PROCHE
mardi 9 mars 2004

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Les élections régionales du 21 mars se rapprochent, dans l’indifférence générale. En région parisienne, appelée Ile-de-France, l’ennui est aggravé par l’absence de presse locale qui suivrait de près une joute qui opposerait des personnalités et des projets. Dans "Le Parisien", on apprend tout au plus que Jean-Paul Huchon, tête de liste socialiste et verte, a joué au baby-foot, que Jean-François Copé, tête de liste chiraquienne, a dansé la bossa nova, qu’André Santini, tête de liste centriste, a fait une bonne blague sur ses deux adversaires. On comprend l’ennui que suscite un affrontement présenté de façon aussi médiocre entre trois personnes aspirant à gérer une région de 11 millions d’habitants, région la plus riche de France et peut-être même d’Europe, qui subit néanmoins des inégalités et des problèmes criants. Je veux insister aujourd’hui sur deux tendances lourdes de la région parisienne ("voir loin") qui appellent des correctifs influençant fortement la vie quotidienne des Franciliens ("agir proche").

-  Premier problème : l’extension en tache d’huile de l’agglomération. Le jeu spontané du marché foncier renchérit le prix des terrains au centre et pousse la classe moyenne à habiter de plus en plus loin en périphérie. Autrefois on a vu se développer la proche couronne, dense en logements aisés à l’ouest et en logements sociaux aux trois autres points cardinaux. Il y a aujourd’hui un fort mouvement de "rurbanisation", c’est-à-dire d’installation de citadins dans des lotissements établis en pleine campagne, à 50 ou 100 kilomètres de la capitale. Lorsqu’un jeune couple attend son deuxième enfant, il ne peut plus rester dans le logement exigu qu’il occupe à Paris et il ne trouve de logement social à loyer doux ni à Paris ni en proche couronne. Il doit donc souvent décider d’accéder à la propriété d’un pavillon situé à une bonne heure de train du centre-ville. Cette évolution qui n’a rien de fatal, mais qui résulte du laisser-faire, a deux conséquences fâcheuses. La première a été décrite par Françoise Gaspard, dans "Une petite ville en France" : l’épouse doit rester à la maison pour garder les enfants, doit renoncer au si précieux deuxième salaire du couple, et vit dans une grande solitude, avec un mari exténué par les longs trajets et le souci de payer les traites avec son seul salaire, et un gros chien loup qui protège des dangers réels ou supposés d’une vie si isolée. Une telle anxiété est un terrain propice pour les votes d’extrême-droite.

-  Le deuxième problème est celui des longs trajets et la formidable consommation d’énergie qui en résulte, d’abord en voiture pour aller à la gare (la plupart de ces couples rurbains ont deux voitures), puis en train pour atteindre les emplois lointains. On voit bien que ce modèle marchand de la métropole est aux antipodes du développement durable, entendu comme une croissance économe en énergie non renouvelable.

Que faire pour éviter ce modèle de ville, centripète pour les emplois, centrifuge pour l’habitat ? A l’évidence, le tarif unique des abonnements aux transports en commun, quelle que soit la distance parcourue dans la région, ne va pas dans la bonne direction.

Il faut contrarier la loi du marché : oui, mais comment ? C’est tout l’enjeu du "plan local d’urbanisme" qui est en cours de révision pour Paris. Ce devrait être aussi l’enjeu du débat politique sur l’aménagement de l’Ile-de-France, auquel la campagne électorale en cours ne laisse guère de place. Le principe est simple, mais l’application complexe : rapprocher les logements et les emplois.

-  Le troisième problème, imbriqué avec le premier problème du logement, est celui de l’emploi. La région parisienne manque d’emplois, puisque le taux de chômage y est plus élevé que dans la moyenne française. et, qui plus est, ces emplois sont mal répartis sur le territoire de l’agglomération.

Paris est une capitale (comme Washington DC) et en même temps une ville mondiale, regroupant les centres de commandement des firmes multinationales et concentrant de fortes activités culturelles (comme New-York). Sauf à renoncer à l’une ou l’autre de ces deux fonctions, il faut admettre une grande concentration d’emplois tertiaires, effective au centre historique de Paris et à l’ouest de la capitale (de la cité financière autour de l’Opéra, jusqu’à la couronne allant de la Défense à Boulogne). Les cadres supérieurs travaillant dans ces activités de commandement ont les moyens de se loger à proximité de leur lieu de travail. Mais les cadres moyens et les employés (les policiers !) ont beaucoup plus de difficulté. Il faut donc une politique volontariste et coûteuse pour implanter des logements sociaux dans ces quartiers huppés. C’est ce qu’imposera une règle du futur plan local d’urbanisme, exigeant de construire 25% de logements sociaux dans tout programme de logements dépassant 1000 mètres carrés dans le centre et l’ouest de Paris.

La Région parisienne est aussi une "technopole", avec une très forte concentration d’universités, de grandes écoles, de laboratoires de recherche fondamentale et appliquée, d’entreprises "high tech", un peu comme Oxford-Cambridge ou Boston. Ces activités sont étalées entre le Quartier latin, les grands centres hospitalo-universitaires, Pasteur, Curie et le grand sud de Paris, plateau de Saclay et vallée d’Orsay. Si le XXIème siècle est celui des industries de la connaissance, c’est là qu’il faut les fortifier. Au moment où le gouvernement actuel sacrifie la recherche aux préoccupations électorales des restaurateurs, il est important que la Région accentue ses financements pour soutenir la recherche et ses applications. C’est grâce à elle que s’est développé le génopole d’Evry, c’est avec elle que nous créons sur Paris des incubateurs et pépinières. Le logement des étudiants et des jeunes chercheurs, français et étrangers, mérite une attention particulière. Paris vient d’aider la Cité universitaire à se moderniser et d’inaugurer une résidence pour chercheurs dans le Couvent des Récollets.

La Région parisienne a été un grand pôle manufacturier où est née l’industrie automobile au début du siècle dernier. La montée du chômage a résulté en bonne partie de la disparition de tant d’industries au nord de Paris, en Seine-Saint-Denis, en Val de Marne et même dans les Hauts-de Seine. Et rien n’est venu prendre la relève, même si la Plaine Saint Denis, entre le stade de France et Paris, concentre intelligemment des studios de télévision et d’autres activités multimédias. Pourquoi avons-nous laissé faire ce déclin manufacturier, dans la région parisienne, comme dans de nombreuses autres régions françaises, Toulouse faisant exception avec l’aéronautique, Grenoble avec la mécanique de précision, Lyon et Strasbourg avec les industries de la santé ?

Pourquoi les "nanotechnologies" (la mécanique au millionième de millimètre) où excellent les Japonais n’ont-elles pas été un chantier volontariste de notre région, qui s’est résignée à la fatalité du "tout tertiaire" ? C’est un mystère. Que faire pour contrarier ce déclin : une premier idée pour une Région ambitieuse serait de parsemer tout le nord de la région parisienne, où survit une forte culture ouvrière et technicienne, d’"instituts universitaires de technologie", qui diplômeraient des techniciens de grande valeur, deux ou trois ans après le baccalauréat. Paris est une grande ville à vivre, où les services à la personne devraient être plus fournis. La crise de la canicule de l’été dernier a bien montré que trop nombreuses étaient les personnes très âgées vivant trop isolées chez elles, dans la "foule solitaire" de la grande métropole. De même les jeunes familles où les deux parents travaillent ont besoin de services d’appui pour les enfants et pour la vie quotidienne. Par nature, les services à la personne devraient être des services de proximité. Il est absurde que les personnels des crèches, des magasins aux horaires assouplis, des services de nettoyage ou de sécurité habitent à une heure de leur lieu de travail.

Il faut donc créer des services et des emplois de proximité dans les cités construites à la hâte dans les années 1960. Il faut aussi créer des logements sociaux, c’est-à-dire des logements à loyer modéré, dans les quartiers plus aisés .où manquent les services de proximité. Un urbanisme harmonieux doit contrarier les déséquilibres que le marché immobilier tend spontanément à accroître.

Dernier point : Paris concentre un chômage de longue durée, de cadres de plus de cinquante ans, de jeunes et de moins jeunes dépourvus de qualification. L’économie sociale et solidaire est à la fois un autre modèle de développement, marchand mais sans but de profit, et un sas pour le retour à l’emploi de personnes en grande difficulté. Les cadres chômeurs abandonnés par les grandes sociétés gouvernées par des impératifs financiers de court terme, pourraient être convaincus qu’il y a un autre avenir possible, en mettant leur expérience au service d’entreprises à reprendre ou de chantiers d’insertion à créer. Et pour tous ceux qui ont plus d’ "habiletés" que de diplômes, il y a aussi un espoir si la Région et les départements soutiennent les multiples associations qui se dévouent à faire de l’accompagnement "sur mesure". C’est au bilan comme au programme de Jean-Paul Huchon.

Pour la Région, puisque cette chronique a pris comme thème les prochaines élections régionales, il est essentiel de contrarier la désespérance qui raréfie et précarise les emplois et qui éloigne les logements, et de proposer des actions concrètes pour que l’on puisse vivre et travailler non seulement à Paris mais dans toutes les villes anciennes et nouvelles de la région parisienne. La Région a un budget substantiel qui peut impulser un rééquilibre des logements, un dynamisme des formations techniques, une avancée de la recherche, un approfondissement de la solidarité. Dans ces quatre domaines, Jean-Paul Huchon a fait ses preuves. Les deux autres candidats républicains soutiennent un gouvernement qui accumule les contre-performances. Je ne dis rien du Front national, qui tirera bénéfice de toute abstention.

Le 21 mars, voter Huchon, ce sera plus solidaire et plus sûr.

Christian Sautter


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