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Mourir à Madrid
CHRISTIAN SAUTTER : VOIR LOIN, AGIR PROCHE
vendredi 12 mars 2004

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Ainsi le 11 mars, le terrorisme a frappé aussi fort qu’il y a exactement deux ans et demi, le 11 septembre 2001 à New-York, mais cette fois, c’est chez nous, en Europe, qu’il a commis cet assassinat de masse.

Les réactions à chaud ont été de deux natures.

D’un côté le gouvernement espagnol s’est empressé de dénoncer l’ETA, sans avoir de preuve certaine, en pensant aux élections de dimanche, où le parti conservateur du Premier ministre Aznar souhaite continuer à gouverner l’Espagne. Un réflexe de condamnation du séparatisme basque jouerait évidemment en faveur de l’équipe sortante qui a fermement combattu l’ETA, avec la collaboration efficace de la France depuis l’époque Jospin.

De l’autre, le roi et l’opinion publique espagnole ont manifesté une immense émotion et une volonté d’union sacrée pour défendre la démocratie menacée. Nous saurons plus tard, après les élections de dimanche probablement, qui a effectivement provoqué cette horreur. Soit l’ETA, qui avait préparé un attentat à la veille de Noël, déjoué de justesse. Soit la nébuleuse Al Qaida voulant toucher au cœur un des alliés les plus sûrs des Etats-Unis dans leur guerre "préventive" contre l’Irak. Soit la conjonction des deux réunissant une nouvelle génération de terroristes de l’ETA, jeune et incontrôlée par les "politiques", et une mouvance terroriste du Moyen-Orient.

Mais j’ai été surpris, voire choqué, de constater l’écart entre le machiavélisme au petit pied d’un camp politique dans l’ultime sprint d’une campagne électorale et le sursaut démocratique d’un peuple qui a fait preuve de plus de maturité et de fermeté que ses dirigeants.

Que conclure de ce drame ? Je pense à Simone Veil qui, au soir de sa vie, a voulu laisser à ses petits-enfants et à la nouvelle génération qui a aujourd’hui vingt ans, un témoignage de ses combats, combat contre l’extermination industrielle organisée par les nazis à Auschwitz, combat pour légaliser l’avortement contre des parlementaires déchaînés et insultants, combat pour l’Europe à la tête du Parlement européen. Incidemment, on comprend mieux pourquoi notre vieux et peu scrupuleux Président de la République n’a pas mis cette femme inflexible à la tête du Conseil constitutionnel. Je reviens à ce documentaire de la Chaîne 5, "Simone Veil, une histoire française" que nous avons vu en avant-première, en présence de Simone Veil. En acceptant de s’y montrer chez elle, avec sa "petite copine" des camps, Marceline Loridan (lettre 127), avec les siens, mari, enfants et petits-enfants, en parlant au plus vrai, au plus profond d’elle-même, c’est un hymne à la vie, à la vie debout, droite, face à la tempête qu’elle a voulu composer. C’est le message essentiel de celle qui a éprouvé l’horreur ou la lâcheté qui sommeille en chaque homme, horreur qui peut s’éveiller dans certaines circonstances propices.

Le terrorisme qui massacre des populations civiles et tue des innocents n’a aucune excuse, en aucun lieu, en aucun temps. La résistance est légitime, lorsqu’elle s’attaque aux militaires, aux "forces de l’ordre" de pouvoirs oppresseurs. Mais le terrorisme n’est jamais légitime.

Les démocraties doivent être sans faiblesse face au terrorisme et il est fondamental que les citoyens espagnols votent massivement dimanche, quel que soit leur vote. Et il est aussi important que les citoyens français montrent aussi la fermeté de leur engagement démocratique, dans neuf jours, même s’ils ne perçoivent pas encore bien les enjeux d’élections locales, régionales ou départementales. Voter est un acte de responsabilité, chèrement conquis par les générations précédentes, le suffrage universel masculin ne remontant en France qu’au milieu du XIXème siècle et le suffrage universel féminin ne datant que de 1945.

Et, dernière conclusion, l’Europe doit acquérir une nouvelle dimension. Elle a mis fin aux guerres civiles entre peuples européens, ce qui est un vrai miracle au regard d’une histoire marquée à chaque génération par des guerres sanglantes. Mais l’attentat de Madrid change la donne. On ne pourra plus dire que c’est le problème des autres et que l’on peut se prémunir contre cette barbarie en "apaisant" (c’était le terme de Munich, en 1938) les terroristes, comme on l’a fait un temps avec "nos" terroristes corses. Le terrorisme contre les populations civiles est un mal absolu qu’une Europe réunie doit affronter de façon unie et absolue. Depuis le 11 mars, les élections européennes de juin prennent une autre dimension, elles aussi. Il faudra voter, et voter pour ceux qui défendent la démocratie et la liberté, sans faiblesse.

Christian Sautter Vendredi 12 mars 2004


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