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Il faut sauver le soldat Fink
VOIR LOIN, AGIR PROCHE
mercredi 21 avril 2004

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Je suis allé récemment rencontrer, à l’Ecole Supérieure de Physique et de Chimie industrielle (ESPCI) de Paris, des entreprises nouvelles ou latentes dont la Ville pourrait encourager le développement. Cette grande école est peu connue en dehors des deux prix Nobel scientifiques qu’elle a produit : Georges Charpak et Pierre Gilles de Gennes, qui a dirigé jusque tout récemment ce bel établissement du haut de sa grande carcasse souriante. Les découvertes de l’un (la chambre à bulles) et de l’autre (pourquoi la colle colle-t-elle ?) sont à la frontière de la théorie et de l’expérimentation réussie.

Le labo de Mathias Fink m’a particulièrement intéressé, en raison de ses découvertes mais aussi du risque de le voir partir aux Etats-Unis. J’aurais du mal à expliquer l’aspect théorique de ses découvertes sur les ondes. Je mentionnerai trois applications, apparemment très diverses mais qui viennent du même fonds de recherche.

D’abord un miroir pour ondes radio. Quand vous appelez avec votre téléphone portable, vous envoyez des ondes tous azimuts à la recherche d’une antenne-relais. La réponse vous parvient de la même antenne-relais qui crache dans tous les sens à votre recherche. Tout cela occupe beaucoup d’espace et encombre l’invisible. Avec le nouveau procédé de l’équipe Fink, la réponse suit exactement le même chemin que l’onde-aller, comme le ferait un rayon lumineux dans un labyrinthe de miroirs. Cela facilite aussi votre localisation. On peut même renvoyer le message-aller, terriblement amplifié pour casser les oreilles de l’émetteur, ce qui passionne les militaires (américains !). Autre découverte : une machine qui peut détruire les parties malades d’un cerveau, non pas selon une ligne donnée, mais en un point donné, ce qui est évidemment moins dommageable. Cela marche bien sur les cerveaux de ... moutons. Dernier exemple : en frappant en différents points d’une tablette, on peut allumer la lumière, appeler à l’aide, déclencher la télé, bref ouvrir tout un univers de libertés domestiques à un handicapé ou à une personne âgée dépendante.

Le laboratoire de Mathias Fink est installé dans des locaux pas vraiment luxueux, mais la vingtaine de chercheurs en thèse ou post-doc, provenant de nombreux pays, y vivent dans une ambiance très excitante de découverte individuelle et collective au cœur du Quartier latin.

Seulement voilà, la recherche ne vit pas d’amour et d’eau claire. Ce labo fonctionnait avec un double appui, celui de l’Etat et celui d’une grand entreprise privée, Philips. Le labo est aujourd’hui en péril.

Du côté de l’Etat, il y avait une pesanteur et un espoir. La pesanteur, c’est celle des organismes nationaux de recherche, CNRS, INSERM, créés après la guerre mais qui ont vieilli en s’alourdissant de bureaucratie et de consanguinité : les moyens y sont répartis entre les "patrons" anciens, dont certains ont dépassé le zénith de l’excellence.

L’espoir, c’était le programme "canceropole" lancé par le chef de l’Etat, Jacques Chirac. Mais des 600 millions d’euros promis, il n’en resterait que 30. Et ces 30 malheureux millions d’euros seraient saupoudrés entre les nombreuses équipes existantes.

Philips va fermer son labo d’imagerie médicale en France, pour le transférer en Chine dit-on, et va donc interrompre son soutien au labo Fink. Cela sent l’abandon européen d’un secteur d’avenir, actuellement dominé par quelques firmes géantes américaines, dont General Electric, concentrées à San Diego en Californie. Et c’est précisément de San Diego que vient le séduisant chant des sirènes : venez et vous aurez des labos ultra-modernes, des rémunérations affriolantes, la concentration d’une masse critique de talents propice à une réaction en chaîne de découvertes. Dans le temple américain de l’ultra-libéralisme, l’organisme public qui choisit et finance les projets de recherche médicale aurait un budget équivalent à l’ensemble du budget de la recherche en France, toutes disciplines confondues. L’incroyable est que Mathias Fink ne se comporte pas en "homo œconomicus", qu’il ne prenne pas le premier avion pour San Diego avec sa bande de "découvreurs". Il veut rester à Paris, de préférence au sein de la bonne vieille ESPCI, dans ce bon vieux Quartier latin, dans cette bonne vieille Europe. Que faire pour le retenir ? Les solutions intelligentes sont nombreuses mais, au mieux, prendraient du temps. * L’Europe devrait avoir une politique de recherche avec des budgets et des organismes de sélection de projets ayant la puissance et l’autonomie des rivaux américains qui "achètent" les meilleurs talents mondiaux. Ecorner l’absurde budget des subventions européennes à l’agro-business donnerait les quelques centaines de millions d’euros nécessaires. Tous les talents existant dans les nouveaux pays adhérents (les mathématiciens hongrois par exemple) pourraient être mobilisés et tous les Mathias Fink qui hésitent à quitter l’Europe de l’ouest en seraient réconfortés.

C’est le projet "super-Eureka" que j’ai déjà évoqué dans ces lettres, mais dont on sent qu’il sera éclipsé dans la prochaine campagne pour les élections européennes par la question certes passionnante de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. * La France doit aussi faire une révolution dans le domaine de la recherche. Il faut évidemment y consacrer plus d’argent, public et privé, mais cela ne suffirait pas. L’argent public ne manque pas, puisque le gouvernement actuel en a trouvé pour les restaurateurs ( un milliard et demi d’euros !) et pour les docteurs (revalorisation de la consultation). Le choix se situe entre l’investissement d’avenir et la récompense des corporations du présent, voire du passé. On peut aussi envisager des déductions fiscales allant au-delà de l’excellent crédit d’impôt recherche, ou la mise en place de fondations. Signalons au passage la remarquable vitalité de l’Institut Pasteur, fonctionnant en fondation, en grande partie financée par la valorisation de ses découvertes.

* La Région Ile-de-France a déjà misé beaucoup d’argent sur le Génopole d’Evry ou sur l’accélérateur de particules Soleil. Il faudrait qu’elle se lance dans le soutien au fonctionnement des labos, au-delà de la très remarquable aide à l’investissement qu’elle prodigue.

* Et que peut faire Paris, auquel l’histoire a confié cette remarquable ESPCI ? On y travaille à transformer cette grande école en établissement autonome doté d’une grande latitude de gestion quotidienne, y compris dans le recrutement et le paiement de ses élites, et à l’aider à acquérir une culture "pastorienne" de fructification de ses découvertes et de collaboration avec des entreprises privées. Il faudra aussi retaper ses locaux qui ont ici ou là l’aspect engageant d’un lycée parisien du début du XXème siècle.

Ces propositions n’ont rien d’original et elles sont contenues dans la dernière publication du Cercle des économistes, dont j’ai fait partie jusqu’à l’âge de soixante ans ("Un pacte pour une nouvelle université", Cahier n°5 - avril 2004 du cercle des Economistes). Il y manque cependant l’indispensable volet européen. Mais on y trouve l’autonomie des universités, la recherche de l’excellence (plutôt que le saupoudrage corporatiste), la suppression des bureaucraties du CNRS remplacées par un Fonds national de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, la revalorisation de la carrière des "découvreurs" et non celle des chercheurs devenus stériles.

Dans l’immédiat, il faut sauver le soldat Fink. J’ai donc commencé à écrire à des PDG des secteurs de l’armement, des télécoms et de la santé pour qu’ils fassent évaluer la qualité des recherches de ce labo et pour qu’ils lui apportent la considération et les moyens dont il a besoin pour prospérer... à Paris, en France.

Christian Sautter


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