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Ce jeune homme est dangereux
VOIR LOIN, AGIR PROCHE
mercredi 14 avril 2004

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Il s’appelle Philipp Missfelder, il a 24 ans et dirige le mouvement des 135 000 jeunes chrétiens-démocrates allemands depuis 2002. Jusque là, il n’y a rien à redire : il est bon qu’en Allemagne comme en France les jeunes s’engagent davantage dans la politique.

Ce qui fait scandale, c’est l’accusation qu’il a portée contre les "vieux qui épuisent les ressources financières de son pays du fait de leurs retraites somptueuses et de leur assurance-maladie dorée sur tranche" (International Herald Tribune 27-28 dec 2003). Il affirme qu’en raison de la boule de neige des déficits, "lorsque j’aurai 85 ans, je ne recevrai rien de l’État". Et il marque sa préférence pour "un pays qui, d’ici dix ou quinze ans, aurait un niveau élevé de technologie et de richesse". "Pas tous employés par Mc-Donald’s. Pas tout fabriqué en Chine".

L’électorat âgé grince des dents mais les notables du parti Chrétien-démocrate tolère le trublion qui mobilise une jeunesse plutôt passive. Comme le disait de Le Pen un notable socialiste, il pose de bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses !

La question posée est celle de la solidarité entre les générations, qui est mise à rude épreuve par le vieillissement démographique et la montée de l’individualisme marchand. Le "chacun pour soi", que diffuse à longueur de journée la publicité, ronge le contrat social qui fonde la vie en commun. Encore faut-il que les droits et les devoirs soient à peu près équitablement répartis entre les générations.

Du pays détenteur du record du monde du vieillissement, le Japon, nous viennent des réflexions intéressantes. Rappelons que le Japon vieillit par les deux bouts de la pyramide : en haut l’espérance de vie la plus élevée du monde (pour les femmes) ; en bas une natalité catastrophique (un enfant par femme en ville). La pyramide sera un jour la pointe en bas, avec moult seniors et peu de juniors.

Le Japon a, comme les pays européens, un système de retraite par répartition : les actifs paient des cotisations qui sont immédiatement réparties entre les retraités. Mais l’on peut comparer les retraites reçues par un Japonais au total des cotisations qu’il a versées tout au long de sa vie professionnelle, et donc mettre en regard le système réel de répartition et un système virtuel de capitalisation. C’est ce que fait le Nikkei Weekly du 22 mars 2004.

Si M.Suzuki est né avant-guerre et a 69 ans, il touche huit fois le montant de ses cotisations. Ce chiffre a priori surprenant peut être expliqué par le fait qu’il appartient à une génération creuse (en raison de la faible natalité et de la guerre), qu’il a beaucoup travaillé, et qu’il a été un acteur de la "haute croissance". La croissance ayant dépassé 8% par an pendant vingt ans, la richesse du pays a quadruplé entre 1955 et 1974. Il me semble logique que la génération d’avant-guerre, en France comme au Japon, touche des retraites relativement importantes, car elle a assuré la reconstruction et travaillé dur pour ce faire. Ma mère, qui était médecin-fonctionnaire au Ministère de la santé, a toujours travaillé le samedi matin et n’avait que deux à trois semaines de congés annuels.

Pour la génération qui suit, celle de M. Abe, il en ira différemment. Les enfants du "baby boom", nés entre 1945 et 1955, qui vont sortir de la cinquantaine, ne devraient recevoir que quatre fois le montant cumulé de leurs cotisations, ce qui est encore convenable. M. Abe, "plutôt chanceux" dit l’article, a certes bataillé dur dans l’enfer des concours, mais il a bénéficié de hausses de salaires à l’ancienneté, a peu risqué le chômage, et a vu ses vieux parents pris en charge par le système national de retraites qui garantit une pension minimale !

La génération suivante, celle de M. Yamamoto (il s’agit toujours d’hommes !!), qui est dans les quarantièmes frissonnants, sera " modérément chanceuse" ! Elle souffre déjà de la mise en place du salaire au mérite et ne recueillera que trois fois sa mise. Quant aux jeunes japonais qui ont l’âge de Philipp Missfelder, s’ils obtiennent le double de ce qu’ils ont versé, ce sera déjà un coup de chance. A moins d’un boom technologique qui relancerait la croissance nipponne, il est plus que probable qu’ils recevront bien moins que s’ils avaient placé l’équivalent de leurs cotisations sur un compte d’épargne. On voit donc que le vieillissement de la population, ainsi que le ralentissement de la croissance, mettent les systèmes de retraite par répartition à rude épreuve. Soit les déficits s’accumulent, ce qui est une façon sournoise de faire payer les générations suivantes, soit les cotisations sont rehaussées, soit les pensions distribuées décrochent par rapport à la croissance et même par rapport à la hausse des prix. Le choix est cornélien et dans notre démocratie, ce choix incombe aux générations des plus de quarante ans, qui votent beaucoup plus massivement que les jeunes de moins de trente ans.

Et, si l’on lit l’analyse intelligente des résultats des élections régionales du 28 mars présentée dans le Monde daté de ce 14 avril, le problème se complique encore. Il semblerait que les électeurs des couches populaires et moyennes se soient répartis entre le vote de protestation (47% d’abstention et d’extrême-droite) et le vote de gauche selon la précarité ou la stabilité de leur statut professionnel. Se sont abstenus ou ont voté FN de nombreux jeunes ouvriers ou employés précaires du secteur privé. Ont plutôt voté à gauche les jeunes employés du secteur public. Comme le système capitaliste dans sa forme financière actuelle cherche la rentabilité à court terme dans la précarisation de l’emploi, on voit que les jeunes contemporains de Philipp Missfelder ont du souci à se faire pour leur avenir, y compris et surtout pour leur avenir à long terme, dans la mesure où ils ne pourront pas accumuler un nombre suffisant d’annuités pour obtenir une pension complète, dont le montant risque d’être affaibli par ailleurs. Pour que la gauche ait les idées claires sur ce sujet majeur d’ici 2007, elle devra beaucoup réfléchir et travailler. Sinon, les mauvais prophètes d’une droite tangentant l’extrême-droite, dont Philipp Missfelder est le héraut, vont faire des ravages dans une jeunesse désabusée.

Décidément, ce jeune homme est dangereux.

Christian Sautter


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