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Vous êtes ici : Accueil > Dossiers et débats > Du 11 septembre à l’expédition irakienne ... > Discours à la Bastille à l’occasion de la visite de George Bush à Paris | ||
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lundi 7 juin 2004 Imprimer cet article | Cet article au format PDF L’Amérique progressiste contre l’exploitation de la commémoration du Débarquement par l’équipe de Bush. Mes amis, bonsoir. Je m’appelle John Mason* et je suis venu de New York pour vous parler au nom de cette autre Amérique, une Amérique progressiste, généreuse et ouverte sur le monde, qui existe toujours mais qui combat pour sa survie. L’Amérique se trouve aujourd’hui divisée contre elle-même, polarisée à un point que nous n’avons pas connu depuis la Guerre du Vietnam ou peut-être la Guerre de Sécession. Face à cette Amérique-là qui est actuellement au pouvoir, l’Amérique de Bush - arrogante de son pouvoir, gonflée par l’orgueil national et séduite par un rêve impérial -, nous disons « Rendez-nous notre pays, que l’Amérique puisse être de nouveau elle-même. » Comme nous dit la campagne de Kerry, “Let America be America again.” Là Kerry cite le poète noir Langston Hughes, mais la citation est incomplète. Ils ont oublié la phrase finale : "America was never America for me." Mais nous nous souvenons, et c’est parce qu’il n’est pas suffisant de prendre les Etats-Unis tels qu’ils sont - enfoncés dans l’injustice sociale avec un projet démocratique toujours incomplet, que je propose comme notre mot d’ordre le slogan de MoveOn, “Regime Change Begins At Home.” Chers amis, ce n’est pas une coïncidence pure qu’au même moment que nous nous retrouvons ici à la Bastille, 2000 militants et leaders des mouvements sociaux américains se réunissent a Washington à l’occasion de la deuxième conférence, Take Back America, pour planifier comment nous allons gagner les présidentielles de novembre et reprendre la direction de notre pays afin de le ramener sur les chemins de la liberté, la démocratie et la paix. Mais ce chemin-là passe forcément par Bagdad. Nos désirs profonds d’une transformation de notre pays et notre société ne pourront pas être réalisés sans accomplir une étape préalable et nécessaire : que nous rendions d’abord l’Irak aux Irakiens, et bien avant que l’administration Bush quitte le pouvoir en janvier 2005 ! Nous demandons qu’elle fixe une date ferme du retrait final et complète de l’Armée américaine d’occupation en Irak. Et nous appuyons la demande faite par les ONGs américaines tels que MoveOn et Win Without War pour la démission immédiate de la cabale néo-conservatrice au Pentagone qui s’est montrée aussi incompétente qu’elle est criminelle. Il ne suffit pas que M. Tenet ait chuté avec son épée. Nous demandons le départ immédiat de Messieurs Rumsfeld, Wolfowitz, Feith, et Cambone du Pentagone. Ce n’est pas une demande impossible, étant donné que les locaux des néo-conservateurs se font perquisitionner par le FBI dans l’affaire Chalabi, et M. Cheney, le véritable Maire du Palais de cette administration mérovingienne, a été entendu par le FBI dans l’affaire Wilson. Mes amis, le pouvoir de la cabale néo-conservatrice s’effondre à Washington et à Bagdad. Mais ce soir, M. Bush va se faire recevoir au palais de l’Elysée en tant que notre représentant national. Et, nous, les citoyens américains à Paris, nous disons non ! Et déclarons que George Bush ne parle pas en notre nom. Not in Our Name ! Nous refusons toute tentative d’identifier notre Amérique avec la politique agressive et régressive de l’administration Bush. Tout comme nous refusons toute tentative d’assimiler les sacrifices de nos grands-pères pour la libération de l’Europe au projet de l’administration actuelle de conquérir l’Irak pour la transformer en base d’appui pour le maintien de l’hégémonie américain au Proche-Orient. Ce soir à Paris et demain en Normandie, nous allons assister à une grand-messe officielle de réconciliation euro-américaine au moment du dernier grand rassemblement des anciens combattants du Jour J. Nous aurons du mal à nous reconnaître dans cette super production médiatique et protocolaire. Sans doute, l’attention européenne se portera plus sur la présence du chancelier Schröder sur les plages du Débarquement que sur celle de M. Bush et surtout sur la geste de la réconciliation entre l’Allemagne et la France qui marquera la rencontre Schröder-Chirac au Mémorial de Caen. Et nous allons tous prêter toute notre attention et notre respect profond devant les témoignages précieux de ces soldats et de ces civils qui ont vécu, et y ont survécu, l’enfer de la bataille de Normandie il y a soixante ans. Mais nous savons aussi que l’attention des médias américains se portera ailleurs. Pour eux, et pour Karl Rove, le conseiller politique de la Maison Blanche, le but essentiel de la « tournée européenne du président Bush » est de détourner l’attention du public américain des difficultés montantes de notre occupation de l’Irak et montrer que - en dépit des horreurs d’Abou Ghraib et les quelques 12 mille morts irakiens - George Bush est toujours fréquentable par les leaders des pays qui sont nos principaux partenaires. George Bush n’est pas venu tout simplement pour rendre honneur au soldat Ryan. Face aux sondages chez nous qui lui sont tellement défavorables, il est venu pour réaliser l’opération « Sauver le commandant Bush ». Nos hôtes et nos amis français sont trop polis et discrets pour le dire. Donc, c’est à nous, mes chers compatriotes, qu’incombe le devoir de mettre les pieds dans le plat et de dénoncer cette opération médiatique et politicienne mesquine. Et c’est pour ça que nous sommes là. Et nous sommes prêts à dire, comme nos grands-pères et arrière-grands-pères, « Lafayette, nous voilà ». Nous faisons ce geste du refus par patriotisme et par respect pour les sacrifices de nos grands-pères qui ont servi dans cette grande armée de la république d’autrefois, celle-là qui est venue de loin en 1944. Mais on pourrait se demander pourquoi sont-ils venus ? Et comment est-ce que leur sacrifice d’antan pourrait clarifier le caractère de notre patriotisme complexe d’aujourd’hui ? Je sais que beaucoup, comme mon père, sont venus par simple devoir démocratique et par haine du nazisme, mais dans le cas de bien d’autres, cela était aussi pour combattre et si nécessaire pour mourir pour Paris. Pour certains, il s’agissait là d’un Paris imaginaire mais pour d’autres, plutôt du Paris de leurs souvenirs. Car tout le long du XXè siècle, Paris était toujours présent dans les têtes et les désirs de l’Amérique progressiste. A plusieurs reprises, comme à la fin du XIXè, ou pendant les années vingt et les années cinquante, il nous a offert un refuge où les forces de création américaine pouvaient trouver un espace libre pour penser et rêver autrement. Et ceci c’était surtout vrai dans ces moments ou l’Amérique se renfermait sur elle dans une réaction craintive et frileuse devant le monde extérieur - comme à la période mccarthyiste et comme elle fait aujourd’hui. Là-bas de nouveau nous vivons dans The Paranoid Nation - La Nation Paranoïaque. Donc si nous sommes venus en 1944 pour vous aider, cela était tant par intérêt que par amour, parce que c’était à Paris que se situe l’un des principaux laboratoires de réflexion où la culture et la pensée moderne en Amérique ont été produites. Nous avons eu besoin que Paris reste Paris - une zone de libre pensée ou nous pouvons renouer ce dialogue franco-américain, à la fois si frustrant mais fécond. Et cela reste toujours vrai, et surtout maintenant face à la montée de l’Amérique républicaine de Bush. Cette histoire commune donne lieu à un patriotisme complexe qui était bien saisie par le bon mot de Gertrude Stein qui l’avait exprimé ainsi : « America is my country but Paris is my hometown. » Pour tous les Américains de progrès, hommes et femmes, noirs et blancs, Paris reste toujours notre village. Mais il va sans dire que cette Amérique « de Papa », et son armée faite de simples citoyens soldats, était bien différente de l’Amérique qui est en face de nous. Et on peut faire ce constat surtout pour ce qui concerne l’armée américaine qui occupe l’Irak aujourd’hui. C’est une armée de métier qui vit à part de la société américaine dans une caste militaire renfermée sur elle-même. Recrutée essentiellement parmi les plus pauvres et défavorisés chez nous, elle sert à ses membres comme moyen d’insertion et promotion sociale - comme par exemple à la jeune tortionnaire d’Abou Ghraib, Lynndie England, qui s’engageait comme réserviste pour payer ses frais d’études universitaires.
A Bagdad, chers amis, on se trouve bien loin des plages de Normandie en beaucoup de sens. C’est par le devoir patriote que nous sommes appelés à soutenir cette armée des jeunes pauvres. Mais en la faisant rentrer chez nous - ou comme disent les affiches bleues, blancs et rouges que nous avons vu fleurir partout dans les banlieues new-yorkaises, "Support our Troops ! Bring them home !" et "Defend America ! Vote Bush Out !" Cher amis, merci de votre patience, compréhension et surtout, surtout, de votre solidarité. * John Mason avait préparé ce discours pour la manifestation du 5 juin à la Bastille, mais les aléas de l’organisation ne lui ont pas permis de le lire à cette occasion. Il s’est un peu plus tard exprimé devant le congrès du Mouvement des jeunes socialistes (MJS) et François Hollande. A lire également : "Chat" sur le site du Monde sur Bush et l’Irak :
L’intégralité du débat avec John Mason, directeur du département de sciences politiques à l’université William-Paterson, à Wayne (New Jersey) aux Etats-Unis, mardi 25 mai.
Lettre de Woodstock. La chronique de John G. Mason
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