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Antiguerre : des généraux, derniers insurgés
mardi 28 septembre 2004

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Le bourbier irakien provoque des dissensions dans tout l’appareil d’Etat. Avec l’affaiblissement des néoconservateurs, Kerry devient le représentant des réalistes, républicains et démocrates. Mais pas celui de la base de son parti.

« Président de guerre. » C’est le titre que George W. Bush s’est choisi en février dernier [1] et le thème qu’il a adopté pour faire campagne. Résolu à ne pas répéter les erreurs de son père qui, en 1991, n’avait pas su transformer sa victoire sur Saddam en succès électoral, le candidat républicain se présente volontiers aux Américains en tenue militaire. Se référant aux grands leaders de la Seconde Guerre mondiale, Roosevelt et Churchill, il s’identifie à tous ses prédécesseurs qui ont sauvé la patrie en péril. La Maison Blanche, qui assimile la lutte contre le terrorisme islamiste tantôt à la guerre froide, tantôt au combat contre le nazisme, entend convaincre les électeurs que le président sortant est seul à même de défendre le pays face à une menace totalitaire, globale et existentielle.

Cette mise en avant des périls vise à masquer le bilan désastreux de l’administration Bush en matière de politique étrangère, lequel résulte des options radicales adoptées aux lendemains du 11 septembre. La Maison Blanche a profité du sursaut d’unité nationale, provoqué par les attentats, pour imposer son ambitieux projet de transformation stratégique, fondé sur un interventionnisme tous azimuts. Ce changement de cap pour le pays était aussi un virage pour le parti républicain lui-même. Sous Clinton, de nombreux dirigeants du parti, échaudés par la débâcle somalienne, avaient très durement critiqué l’envoi de troupes américaines à l’étranger. Au Kosovo, notamment. George W. Bush vouait alors aux gémonies toute expérience de nation-building. Le séisme provoqué par le 11 septembre a permis à la faction néoconservatrice du parti républicain de prendre la main et de pousser son projet « révolutionnaire » de transformation du monde par l’hyperpuissance américaine. Aux yeux des néoconservateurs, Washington doit être prêt à engager massivement ses forces pour instaurer partout le modèle politique et économique américain. Car il est seul à même d’assurer la stabilité de la planète. Et du même coup, les intérêts stratégiques des Etats-Unis.

Emmenés par Paul Wolfowitz et Richard Perle, les néoconservateurs ont gagné à leur cause George W. Bush, lui-même sensible à l’aspect missionnaire de leur vision, mais aussi des dirigeants républicains tels que Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense, qui s’inscrivait pourtant dans la tradition plus pragmatique d’un Henry Kissinger. Première application de ce projet stratégique : l’Irak de Saddam Hussein, présenté comme un allié de Ben Laden. La Maison Blanche a obtenu le soutien des deux Chambres du Congrès et l’appui de plus des deux tiers de l’opinion publique pour son assaut contre Bagdad. [2] Mais alors qu’ils avaient appuyé sans réserve la guerre en Afghanistan, les Américains n’ont jamais été unanimes face à l’aventure militaire irakienne. Ainsi, au printemps 2003, 150 villes américaines, parmi lesquelles les grandes agglomérations des deux côtes à forte majorité démocrate, se déclaraient « villes de paix ».

La chute rapide de Bagdad a conforté le ralliement de la majorité des électeurs, démocrates compris, à la guerre. Mais ce soutien s’est effrité. Plusieurs éléments ont pesé dans le changement de l’opinion. D’abord, le nombre des morts américains. Dès l’automne 2003, les pertes des troupes d’occupation dépassaient celles de la campagne militaire du printemps. Les attaques contre les boys ont progressivement révélé à quel point l’après-guerre avait été mal préparé par l’administration Bush, les plans élaborés par le département d’Etat ayant été « enterrés » par les responsables civils du Pentagone (Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz) qui avaient la mainmise sur le dossier irakien. Ensuite, les rotations plus lentes que prévu des régiments engagés en Irak, ont provoqué le mécontentement des familles de soldats, celles des réservistes notamment (près de 40% des forces américaines en Irak). Outre le danger encouru sur le terrain faute de matériel de protection adéquat (gilets pare-balles, véhicules blindés), ces réservistes ont été contraints de quitter leur emploi pour toucher une solde, souvent très inférieure à leur salaire civil. Au-delà du monde militaire, l’augmentation du coût financier de l’occupation - qui a nécessité une rallonge budgétaire de 87 milliards de dollars -, les révélations successives concernant l’inexistence des armes de destruction massive en Irak ou l’absence de lien entre Saddam Hussein et Ben Laden, le scandale des tortures, enfin, ont lentement écorné le consensus que l’administration Bush avait bâti autour de la guerre.

Le désarroi au cœur de l’Etat

Ces fractures dans l’opinion publique s’accompagnent d’une profonde discorde institutionnelle qui va bien au-delà des clivages classiques entre bureaucraties concurrentes. La faillite de l’occupation en Irak a révélé les divergences de fond qui opposent les réalistes et les néoconservateurs au sommet de l’appareil de sécurité nationale. Etouffée avant l’invasion de l’Irak, la voix des premiers se fait à nouveau entendre. Et d’abord au sein des forces armées. Ainsi, le général Anthony Zinni, ancien commandant en chef du Central Command et républicain affirmé, a dénoncé « la négligence et l’irresponsabilité, le mensonge, l’incompétence et la corruption » de l’équipe au pouvoir. Son collègue William Odom, également républicain et ancien directeur de la National Security Agency (NSA) sous Ronald Reagan, préconise un retrait rapide des troupes : « Il n’était pas dans notre intérêt d’entrer en Irak. En revanche, cela a servi les intérêts de Ben Laden et des Iraniens... Notre présence risque de transformer le pays en base opérationnelle terroriste. » De son côté, le chef de cabinet du secrétaire d’Etat Colin Powell considère que les néoconservateurs sont des utopistes qui « envoient cavalièrement des jeunes hommes et femmes à la mort ». Le jeu de chaises musicales qui a touché la direction de la CIA dans ces derniers mois est un autre signe du désarroi qui frappe l’Etat. En juin, pas moins de vingt-six généraux et diplomates lançaient un appel public pour un changement de direction politique et de leadership national. Certains hauts fonctionnaires ont pris parti pour John Kerry, tel le général Shalikashvili, ancien chef d’état-major interarmées.

Ces tensions se reflètent au sein des deux grands partis. Chez les républicains, l’hégémonie des néoconservateurs et de leurs alliés a provoqué une révolte ouverte des paléoconservateurs isolationnistes, opposés à toute aventure extérieure et groupés autour de Patrick Buchanan. De leur côté, les « libertaires », représentés par Christopher Layne du Cato Institute, partisans d’un Etat réduit à sa plus simple expression, condamnent la dérive des budgets militaires et prônent un retrait immédiat d’Irak, estimant que l’occupation accroît les menaces terroristes qui pèsent sur le pays. Cette fronde se renforcera si les républicains perdent la présidentielle à cause de la débâcle irakienne.

Aujourd’hui, John Kerry est devenu de facto le porte-parole des « réalistes » de tous les partis. Pour autant, il n’est pas prophète dans le sien. Investie par d’anciens proches de Bill Clinton, son équipe de campagne défend en Irak une politique centriste : maintien de l’occupation américaine pendant au moins quatre ans, association progressive des alliés européens à la gestion du pays... La base du parti démocrate, nettement plus à gauche que Kerry, ne se satisfait pas de cette prudence. A la manière des isolationnistes républicains, des mouvements pacifistes tels que United for Peace and Justice exigent un départ immédiat des boys d’Irak.

D’autres progressistes, regroupés autour de moveOn.org par exemple, demandent au minimum l’annonce d’une date ferme pour leur retrait complet. Jusqu’à présent, Kerry a résisté aux demandes de l’aile gauche de son parti. Mais en cas de victoire, la pression sera d’autant plus forte que la situation irakienne continuera à se dégrader. Quel que soit le vainqueur du scrutin, la lutte d’influence se poursuivra dans les deux camps pour définir les futures orientations de la politique étrangère américaine. Une politique qui risque de rester fortement marquée par l’unilatéralisme, avec ou sans les néoconservateurs.
Philip S. Golub et John G. Mason

Ce texte a également été publié dans le numéro 16 d’Alternatives Internationales (septembre 2004).
http://www.alternatives-internationales.fr/



[1] Entretien avec Tim Russert (MSNBC), février 2004.

[2] A la veille de l’invasion de l’Irak, le taux d’approbation du président Bush a atteint 72 %. Mais ce taux est moins élevé que ceux relevés lors de la guerre du Golfe de 1991 ou des guerres du Kosovo et d’Afghanistan.

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