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Délocalisations
jeudi 30 septembre 2004

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VOIR LOIN, AGIR PROCHE

Après nous être dissipés la semaine dernière dans les brumes de la politique intérieure, revenons aux vrais problèmes, dont celui des délocalisations. Le sujet est abordé dans la campagne électorale américaine et il est probable que l’on en parlera en 2007 lorsque les Français choisiront leur futur président. La dimension géographique du problème est bien connue. C’est sur la dimension financière que je veux insister.

De tous temps, les entreprises, à la recherche de la rentabilité maximale, ont fait travailler la main-d’œuvre à bas salaires des pays sous-développés ou émergents. Il y eut la grande vague du textile, des vêtements et des chaussures fabriqués au loin. Cela se poursuit avec les usines Nike en Chine et les chiffons périssables de mode que vendent les chaînes de magasins dans toutes les grandes villes du monde. Il y eut ensuite l’électroménager : le Japon, grand fabricant de téléviseurs, a délocalisé ses fabrications et est devenu importateur net dans les années 1980. Il essaie maintenant de reprendre l’avantage grâce aux écrans plats. Dans l’un et l’autre cas, il s’agissait d’activités manufacturières, de production de masse sur des chaînes plus ou moins automatisées, faisant appel à une main-d’œuvre peu qualifiée.

Nous vivons une troisième vague de délocalisations, portant cette fois sur des services, qui sont supposés être le sanctuaire des pays avancés. Ces services, tels les centres d’appel anglophones en Inde ou aux Philippines, ou francophones au Maroc ou au Sénégal, sont moyennement qualifiés, car il faut savoir lire et comprendre un contrat d’assurance. Mais une quatrième vague s’est gonflée derrière la troisième, celle des services très qualifiés : les logiciels fabriqués à Bangalore en Inde ou les milliers de chercheurs chinois au travail à Shanghai et ailleurs. Là, certains diront que c’est de la triche, que ce n’est pas conforme à la division internationale du travail, selon laquelle chacun doit monter en bon ordre les barreaux de l’échelle technologique. En bas, la manufacture légère pour les pays sous-développés, puis l’industrie de montage qualifié et les services mi-qualifiés pour les pays émergents, et en haut la frontière technologique pour les pays avancés, avec sur le plus haut barreau la Californie américaine !

Et il est vrai que les pays européens peuvent s’inquiéter d’être ici et là dépassés par la Chine ou l’Inde qui diplôment davantage d’ingénieurs chaque année que nos vieux pays où les études scientifiques ne sont plus à la mode. La solution n’est pas dans la jérémiade, mais dans la revalorisation des études d’ingénieurs et de techniciens supérieurs et dans la progression des budgets d’innovation, publics et privés. Car, répétons-le, ce processus est fondamentalement sain. On ne peut pas prêcher le soir la nécessité pour les pays pauvres de se développer et se plaindre dans la journée qu’ils nous volent du travail. Encore faut-il que les conditions de travail soient acceptables et le Bureau International du travail et les ONG ont la difficile mission de signaler les abus (travail des prisonniers, des enfants non scolarisés, etc.). Le niveau de vie augmente rapidement en Chine (mais aussi très inégalement), et sécrète des clients nouveaux pour nos biens d’équipement et nos biens de consommation de luxe. A nous de ne pas nous endormir sur nos lauriers, d’innover en permanence pour garder une longueur d’avance technologique et de veiller par une protection sociale adaptée et un dispositif de formation tout au long de la vie à ce que les travailleurs ne soient pas largués en route.

Ce qui est malsain, c’est lorsque le processus est artificiellement accéléré par des manipulations financières dont une récente étude américaine donne une preuve flagrante (International Herald Tribune, Sept 13, 2004). Martin Sullivan, ancien haut fonctionnaire du Trésor américain, s’est penché sur les profits "off-shore" des entreprises américaines, c’est-à-dire sur les bénéfices réalisés et laissés à l’étranger par les multinationales américaines : "En 2002, les sociétés américaines ont placé 149 milliards de dollars de profits dans 18 paradis fiscaux, en hausse par rapport aux 88 mds $ de 1999." La progression des profits abrités est trois fois plus rapide que celle des profits réalisés dans ces Etats. En tête, le Luxembourg (quatre fois et demi plus que trois ans auparavant), puis les Bermudes (trois fois), l’Irlande (deux fois), Singapour (1,7). Par contraste, la chute est nette au Royaume-Uni (baisse de 33%) et en Allemagne (baisse de 54%). Il n’y a pas de chiffre pour la France.

Pour l’auteur, l’essentiel est que les entreprises de son pays ont un intérêt fiscal évident et donc un profit flagrant à délocaliser leurs activités hors du territoire américain, même si la fabrication à l’étranger n’est guère plus rentable. Ce "torrent de profits" absorbé par le trou noir des paradis fiscaux, reporte la charge fiscale sur les familles et sur les petites et moyennes entreprises du pays, qui ne peuvent jongler par dessus les frontières. Et il justifie évidemment la propagande en faveur d’une baisse des dépenses publiques, puisque la matière fiscale s’est amenuisée. Pour le budget américain, l’enjeu fiscal serait de 7 mds $ par an, ce qui n’est pas une paille. Bien évidemment, le Congrès américain, assiégé par les lobbyistes des grandes entreprises, ne prend aucune mesure pour changer la loi ou pour renforcer les moyens de l’administration fiscale qui a pourtant la mission de traquer cette évasion légale qui parfois tangente la fraude illégale pure et simple.

Quelques très grandes entreprises françaises jouissent du privilège fiscal du "bénéfice mondial", qui n’est pas accordé par le Parlement mais laissé à la discrétion du ministre des Finances. Le but est d’éviter d’imposer deux fois des profits réalisés à l’étranger et rapatriés en France. Ou de déduire les pertes effectuées outre-mer des bénéfices réalisés dans l’Hexagone. C’est ce que Sarkozy a accordé à Vivendi pour déduire des bénéfices maigrichons réalisés en France plus de 2 mrds $ d’ardoise américaine laissée par le brillant Messier. Comme pour le Crédit Lyonnais, l’Etat français est vraiment bon bougre quand il s’agit d’éponger les pertes de managers mégalomaniaques.

Le capitalisme est en train de scier la branche sur laquelle il est assis. Il est inimaginable que la société civile tolère à terme que les grandes firmes se dispensent de payer des impôts, laissant cette charge aux manants et aux boutiquiers. Les Etats généraux de 1789 avaient initialement pour but de taxer la noblesse. Cumuler ce privilège d’immunité fiscale avec la liberté d’aller dans le monde entier faire travailler la main-d’œuvre au meilleur marché n’a pas de sens. Même s’il n’y a pas de système alternatif à ce capitalisme performant mais prédateur, tôt ou tard il y aura une réaction des démocraties, probablement d’abord aux Etats-Unis, qui prendront, comme dans les années trente, des mesures tendant à réprimer les abus de positions dominantes.

En attendant, nous pouvons mettre un peu d’ordre chez nous. C’est bien de proposer un impôt mondial pour financer la pauvreté comme viennent de le faire Lula et Chirac. Mais on pourrait commencer par démanteler les paradis fiscaux qui se nichent au cœur de l’Union européenne et qui ont nom Luxembourg, Monaco, Jersey, Liechtenstein, San Marin, etc. Et aussi nettoyer les niches fiscales multiples qui permettent aux grandes entreprises et à certains particuliers de ne pas payer la contribution publique "à raison de leurs moyens", comme le préconise la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Christian Sautter


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