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Vous êtes ici : Accueil > Dossiers et débats > Chroniques > Voir loin agir proche. La chronique de Christian Sautter > Seigneuriage américain | |
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samedi 27 novembre 2004 Imprimer cet article | Cet article au format PDF dimanche 7 novembre 2004 J’ai suivi l’élection présidentielle depuis le Japon, où j’accompagnais le Maire de Paris, voyage sur lequel je reviendrai dans une prochaine lettre. Kerry a perdu, c’est un fait. Il a perdu parce qu’il n’a pas eu le cran d’attendre le décompte des voix de l’Ohio, dont les 20 grands électeurs suffisaient pour faire pencher la balance vers l’un ou l’autre des candidats. Souligner l’écart de voix entre Bush et Kerry n’avait aucun sens car le Président américain n’est pas élu au suffrage universel. Kerry a manqué de pugnacité et de nerfs en cette nuit décisive et aurait probablement été un président timoré. Kerry a perdu aussi parce que son tandem avec le jeune Edwards a été un bide. Edwards n’a pas été bon face au vieux crocodile Cheney, qui en avait pourtant lourd sur la conscience, entre ses intérêts privés chez le fournisseur de guerre Halliburton et ses convictions bellicistes fleurant le pétrole. Edwards n’a pas apporté un seul État du Sud, dont il est pourtant originaire. Il s’est placé pour une élection ultérieure sans trop mouiller la chemise, selon toute apparence. Kerry a perdu enfin parce qu’il s’est laissé entraîner par un adversaire intégriste sur le terrain des valeurs chrétiennes. Il n’a pas su défendre les valeurs républicaines de liberté, de solidarité, de droit au bonheur qui figurent en tête de la Constitution des États-Unis. Il a moins mobilisé celles et ceux qui ont voté en majorité pour lui : les femmes (51%), les jeunes (54%), les sans religion (67%), les juifs (74%), les noirs (88%). Il a parlé de l’éducation, de l’emploi, de la protection sociale, mais sans que ces thèmes prévalent sur le terrorisme, les baisses d’impôts et les fameuses valeurs morales. Bush a gagné en allant chercher, grâce à un dispositif militant exceptionnel piloté par son conseiller Karl Rove, 4 millions de voix supplémentaires de petits blancs "évangélistes". Son populisme religieux a fait merveille dans l’Amérique rurale, dont la part dans les grands électeurs est nettement surévaluée. La bataille ne s’est pas livrée au centre de l’électorat mais au centre du pays qui se sent dépassé par l’évolution d’un monde dangereux, dangereux pour les personnes (le terrorisme), dangereux pour les emplois (les délocalisations industrielles et tertiaires et la baisse des subventions agricoles). Poujade, Nicoud et Monseigneur Lefebvre ont frappé un grand coup. Que va-t-il se passer maintenant, sachant que Bush a été réélu et qu’il dispose désormais d’une majorité élargie dans chacune des deux assemblées ? Il va se battre sur trois fronts. D’abord le front moral. L’enjeu décisif est de modifier la Constitution pour supprimer le droit à l’avortement et inverser une célèbre décision de la Cour suprême, l’arrêt "Roe contre Wade", donnant aux femmes la liberté de choisir. Peut-être suffira-t-il d’inverser la majorité de la Cour Suprême, en y nommant un ou deux ultra-conservateurs. Cela promet de belles bagarres au Sénat, où les Démocrates peuvent faire traîner les débats à l’infini, le "filibustering" ne pouvant être interrompu que par une majorité de 60 sénateurs sur 100, majorité dont Bush ne dispose pas sur le papier. Ensuite le front sécuritaire. Bush ne relâchera pas la lutte anti-terroriste, ce qui est une bonne chose, mais il aura tendance à rechercher cet ennemi fuyant, non seulement en Irak, mais aussi en Iran (qui, comme par hasard est aussi riche en pétrole). La théorie de la "guerre préventive" nous prépare de graves crises géostratégiques au Proche comme au Moyen-Orient, où les fanatismes religieux abondent à l’ombre des derricks. Enfin le front économique, sur lequel je veux insister. Bush a creusé les déficits durant sa première mandature, en procédant à de fortes baisses d’impôts (très ciblées sur la moitié la plus aisée de la population) et en accroissant les dépenses militaires. On voit mal Bush relever les impôts, sur la consommation, ou sur tout autre chose. La réponse au déficit budgétaire est donc dans l’accélération de la croissance, qui a déjà un bon rythme. Quant au déficit des paiements courants extérieurs, qui avoisine les 6% du PIB, il n’y a aucune chance qu’il soit résorbé par la médication classique d’une croissance ralentie. La solution la plus efficace est la dévaluation du dollar, pour lequel le Herald Tribune (5 novembre 2004) nous annonce déjà un chiffre de 20%. Olé ! L’unilatéralisme triomphant des États-Unis va donc régler les déficits des États-Unis sur le dos de ses partenaires commerciaux, européens et asiatiques. Les États-Unis ont depuis la guerre, et plus précisément depuis l’abandon de l’étalon-or, le privilège de pouvoir payer leur déficit extérieur en créant des dollars. Il est bien pratique de n’avoir ainsi aucune contrainte extérieure, dont ont souffert à un moment ou un autre la plupart des autres pays, comme la France des années 1980 ou l’Argentine des années 1990, qui ont dû se saigner pour payer des factures étrangères. Ce privilège porte le joli nom de "seigneuriage". J’ai été vérifier dans le "Grand dictionnaire du XIXème siècle" de Papa Cadou, que le "seigneuriage" était "le droit qu’un souverain ou un seigneur prend sur la fabrication des monnaies". Le souverain ou seigneur américain fabrique de la monnaie pour payer son train de vie. Les 600 milliards de dollars de déficit des paiements courants sont ainsi acquittés en beaux billets craquants ou en leur équivalent informatique. Ce sont les pays asiatiques qui en reçoivent l’essentiel, car ce sont les biens de consommation de Chine, de Corée, de Taiwan ou du Japon qui inondent le marché américain, avec la complicité des grands fabricants (Nike) et des grands circuits de distribution (Walmart). Que font les banques centrales asiatiques inondées par ces torrents de dollars ? Elles ont le choix entre deux solutions. Si elles les revendent sur le marché international, le dollar faiblirait car l’offre serait très supérieure à la demande. Et si le dollar chute, les monnaies asiatiques montent, ce qui handicaperait les exportations asiatiques. Soit elles utilisent ces dizaines de milliards de dollars pour acheter des bons du Trésor américain, ce qui est bien pratique d’une part pour éviter de réévaluer les monnaies asiatiques, et d’autre part pour financer le déficit du budget américain. Le seigneur américain a donc mis au point une jolie alchimie, transformant du papier en or, qui règle en même temps ses deux problèmes de déficit intérieur et de déficit extérieur. Encore faut-il ne pas trop tirer sur la corde. Cette potion magique a été fort bien gérée jusqu’à présent par Alan Greenspan, le gouverneur du Fed américain, dont le mandat vient à échéance d’ici deux ans. Son successeur, nommé par Bush, sera-t-il aussi subtil ? Tout ce système repose en définitive sur des rapports de seigneur à vassaux et suppose le consentement de ceux-ci. Jusqu’à quand l’Asie va-t-elle s’encombrer d’obligations dont le rendement est inférieur au risque de dépréciation ? Personne ne le sait. Mais il y a déjà quelque temps que les achats privés de bons du Trésor américain se sont taris, ce qui montre que les gestionnaires de fortune à tête froide commencent à trouver que le seigneuriage devient risqué. Le deuxième mandat de Bush est gros de crises internationales, dans le domaine militaire comme dans celui, plus discret, de l’économie et de la monnaie. Et l’Europe dans tout cela ? Trois conclusions peuvent être avancées. La maladie du sectarisme religieux est contagieuse. On a déjà vu un candidat italien à la Commission européenne défendre des thèses néo-conservatrices sur l’homosexualité et sur la référence chrétienne. Avec courage le nouveau Parlement européen a bloqué cette intrusion de la religion dans la vie publique. Mais il n’est pas exclu qu’aux prochaines élections présidentielles françaises , le populisme religieux redresse la tête. La grande satisfaction de MM. Berlusconi et Blair, après la réélection de Bush, est annonciatrice de clivages évidents entre tenants de la vassalité vis-à-vis de l’hyperpuissance américaine et partisans d’un noyau dur d’Europe-puissance, qui permettrait d’aller vers un monde multilatéral plus stable où les USA, l’Europe et l’Asie du nord-est (Chine, Corée, Japon) coopéreraient sur un pied d’égalité. De façon plus immédiate, l’économie va devenir un vrai champ de rivalité. L’euro va être poussé fortement vers le haut, ce qui ne pourra qu’affaiblir une croissance européenne déjà alanguie. La compétition technologique va s’exacerber entre les deux rives de l’Atlantique. "Boeing contre Airbus" va être la grande saga des quatre années qui viennent. Derrière ce combat emblématique, se décidera le sort de l’emploi sur notre continent. Ce n’est évidemment pas en se repliant sur le pré-carré national que nous trouverons la solution à ce rude affrontement. C’est en construisant une Europe plus démocratique et à la croissance plus dynamique (via la recherche, l’éducation, la création d’entreprises et les infrastructures) que nous échapperons peu à peu au seigneuriage américain. Christian Sautter
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