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VOIR LOIN, AGIR PROCHE jeudi 31 mars 2005 Imprimer cet article | Cet article au format PDF Chacun sait que les Japonais ne laissent rien au hasard, ou presque. Ils ne savent pas quand aura lieu le prochain grand tremblement de terre à Tokyo mais ils en ont prévu toutes les conséquences (Nikkei Weekly, 28 feb 05). Le gouvernement nippon a annoncé qu’une secousse de magnitude 7,3, semblable aux "daijishin" de Tokyo en 1923 et de Kobe en 1995, provoquerait des pertes économiques de 112 trillions de yen (environ 1100 mds$, ou 900 mds €), soit un cinquième de la production annuelle du Japon, et déplacerait 7 millions de résidents. Il faut descendre dans les profondeurs de l’article pour trouver l’information la plus importante : 13 000 morts dans le pire cas, à six heures du soir, dans le quartier de Shinjuku, en hiver. Après lecture d’une telle information, chaque habitant de la métropole a dû vérifier si son petit sac individuel de secours était prêt, avec le casque, la lampe électrique, la nourriture et l’eau et on a probablement montré à nouveau aux enfants vers quel parc devaient se regrouper les habitants du quartier en cas de séisme. Le plus difficile est évidemment de déceler les signes avant-coureurs d’une catastrophe naturelle. Les statistiques ne sont pas d’un grand secours (un séisme majeur tous les soixante ans). La nervosité des animaux est, paraît-il, davantage probante. La finance internationale est, elle aussi, menacée de rudes secousses. Tout le monde est à peu près en accord sur ce point mais personne ne sait quelle en sera la magnitude ni quand le krach se produira. Deux signes de nervosité se sont manifestés depuis un mois. La Banque (nationale) de Corée a fait savoir le 22 février qu’elle envisageait de diversifier ses avoirs en devises étrangères en renonçant à l’exclusivité du dollar. Il en est résulté une mini-panique sur les marchés financiers. Peu après, le Premier ministre japonais a fait une déclaration semblable, bévue qui a été aussitôt corrigée par le Ministère des finances. Dans l’un et l’autre cas, des autorités asiatiques ont abordé un sujet tabou, celui de l’avenir du dollar. Le dollar est le bénéficiaire d’un jeu de barbichettes ("je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier qui rira aura une tapette"), qui dans les milieux plus distingués s’appelle co-dépendance. D’un côté, les États-Unis ont un commerce extérieur dans une situation de déficit abyssal. Les chiffres sont si énormes, puisqu’il s’agit de centaines de milliards de dollars (618 mds$ pour le déficit commercial en 2004), qu’il est plus simple de raisonner en pourcentage. Le déficit du commerce des biens, des services et des revenus (déficit des paiements courants pour les spécialistes) a été de 5,5% du Produit intérieur brut américain en 2004 et pourrait atteindre 6% en 2005 (Business Week 28 feb 2005). Dans un pays normal, les médicastres du FMI seraient déjà là avec leurs ordinateurs et leurs ordonnances. Mais les États-Unis ne sont pas un pays normal. Pourquoi ce déficit faramineux ? Parce que la croissance américaine est plus rapide que celles de l’Europe ou du Japon (mais elle est plus faible que celles de la Chine ou de l’Inde) et parce que l’Amérique importe par bateaux entiers des biens de consommation fabriqués en Asie. Sur 100 $ d’achat de biens de consommation hors automobile, 15 allaient à l’importation en 1990, 25 en 1997 et 45 en 2004. L’industrie américaine des biens de consommation (textile, électronique grand public) a tout simplement implosé, ou, pour dire les choses hypocritement, s’est mondialisée. Les États-Unis dépendent donc de l’Asie pour alimenter leurs supermarchés. Tous ces biens à petits prix soutiennent le pouvoir d’achat de salariés américains qui ne bénéficient plus de hausses de rémunération importantes. Henry Ford, qui augmentait ses ouvriers dans les années 20 pour qu’ils puissent acheter ses voitures, est mort et enterré. Voici pour la co-dépendance commerciale. L’Amérique achète à bon compte à l’Asie, mais l’Asie est très heureuse de vendre à l’Amérique, car sa croissance est tirée par la gloutonnerie américaine (et européenne). Il y a une seconde dépendance trans-Pacifique, cette fois de nature financière. Un pays normal devrait payer son déficit commercial avec son stock d’or (c’était la règle jusqu’en 1971, lorsque le "Nixon shock" coupa le lien entre le dollar et l’or) ou avec ses réserves en devises, c’est-à-dire en dollars, marginalement en euros ou en yen. Coup de chance, le dollar est la monnaie des États-Unis, que le pays produit en quantité illimitée. Encore faut-il que les fournisseurs acceptent ces billets verts qui inondent la planète. Pas de problème : ils les apportent à leur Banque centrale, la Banque de Corée de tout à l’heure, ou la Banque de Chine ou la Banque du Japon. Elles utilisent ces dollars pour acheter des bons du Trésor américain, qui financent le vaste déficit public bushien. Les dollars créés par les États-Unis font un petit tour du monde et reviennent ainsi tranquillement au bercail. Mais les banquiers centraux asiatiques font de plus en plus de mauvais rêves. Imaginons que l’un d’entre eux trouve que cela devient déraisonnable de mettre autant d’œufs dans le même panier. Il va vendre ses dollars sur un marché mondial où il y a peu de candidats à l’achat. Le dollar va fortement baisser. Si les autres détenteurs de dollars emboîtent le pas (et les marchés de devises sont très moutonniers), il y aura une panique et peut-être même un krach. Que faire ? Il faudrait d’abord s’intéresser au problème. Et l’équipe de Bush est très faible côté finance. Personne ne connaît le nom de son ministre des Finances (le Secrétaire d’État au Trésor), qui pourtant change rarement. Au contraire, quand le dollar a eu des frissons grippaux semblables en 1985, James Baker, le financier de Reagan, a vite réuni les grands argentiers pour organiser une baisse forte mais maîtrisée du dollar, par les accords du Plaza, renforcés peu après à Paris. Et l’on se souvient de John Connally, le secrétaire au Trésor de Nixon qui a rompu le lien entre le dollar et l’or (le Nixon shock de 1971) et déclarait gentiment aux Européens : "Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème." Si l’on s’intéresse au problème, ce qui n’est pas encore le cas, il faut trouver des solutions. Elles sont assez simples et relèvent de la médecine classique, dont nous avons eu quelques solides prescriptions en France dans un passé pas si lointain (les années 80). Déprécier la monnaie et serrer la demande intérieure, pour endiguer la déferlante des importations. A l’évidence les monnaies asiatiques, et en particulier le yuan chinois, sont nettement sous-évalués. C’est une bonne vieille stratégie qui consiste à soutenir l’exportation de produits fabriqués, avec une grande efficacité et des salaires modérés, par une monnaie de plus en plus faible. Le Japon l’a fait de 1949 à 1985. La Chine a suivi le maître de 1979 à une date encore indéterminée. Ce qui est plutôt drôle, c’est de lire quels curieux avocats la Chine a trouvés pour défendre son mini-yuan. 55% de ses 561 mds$ d’exportations de 2004 ont été le fait d’entreprises à capitaux étrangers. Tiens ! tiens ! Le capitalisme d’enclave fonctionne à grande échelle dans ce pays communiste intransigeant. Ce sont les zones spéciales côtières, où la bureaucratie est douce et le droit du travail discret, qui font tourner la machine à exporter. Et ces exportations paient les importations, presqu’aussi importantes que les exportations, tant la Chine dévore d’énergie, de minerais, de biens d’équipement. Citons donc encore Business Week qui se penche sur la sous-évaluation de 30% du yuan : "Bien sûr, Washington et d’autres vont continuer à crier après les Chinois. Mais tant que les multinationales ne glousseront pas - ce qui est improbable vu le flot continu d’investissements directs déferlant sur la Chine - ne vous attendez pas à des actions spectaculaires telles que l’imposition de droits de douane sévères sur les exportations chinoises." (BW 7 mars 2005). Le président Bush s’intéresse plus à la grande politique mondiale qu’à l’intendance de son vaste pays-continent. Il affronte la Chine, mais pas sur le terrain économique. Les plus hauts responsables américains et japonais se sont repris de passion pour un vieux dada de Foster Dulles dans les années cinquante : Taiwan. Ils ont décidé que le détroit entre Taiwan et la Chine faisait partie des eaux internationales, que la liberté de circulation y était menacée par la Chine et qu’il fallait envisager des engagements militaires conjoints pour protéger le libre passage des bateaux (qui peuvent passer de l’autre côté de Taiwan sans aucune difficulté). La Chine a répondu du tac au tac que ce détroit entre deux provinces chinoises était chinois et que la défense de ce statut chinois justifiait le recours à la guerre. Brrr !! Peut-être la Chine mettra-t-elle une poignée de dollars sur la table des négociations pour rappeler la co-dépendance et calmer les ardeurs belliqueuses de Washington ! Peut-être l’Europe, pourrait-elle faire davantage entendre la voix de la sagesse, si le Traité constitutionnel européen et un peu de hauteur de vue de ses dirigeants lui donnaient davantage d’influence sur les affaires du monde. Christian Sautter
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