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Manifeste pour un technoréalisme
novembre 1998

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Trois auteurs reconnus des technologies de l’information ont 29 ans, Andrew Shapiro renvoie dosà dos l’approche libertaire et tabularasienne des cyber-quadras/quinquas et la dévotion réticulaire des adolescents. Pour ce chercheur à Harvard, rédacteur de "The Nation", la technologie est idéologique et historique. Ce credo, Andrew Shapiro le partage avec David Shenk (31 ans), un condisciple de Harvard, et Steven Johnson (29 ans), rédacteur en chef de "Feed", un magazine électronique.

Loin de la tentation universaliste de certains, aux États-Unis comme en France, les trois compères ont rédigé un texte fondateur en 8 points qui pose les bases du mouvement technoréaliste.

Ce texte est une traduction légèrement adaptée d’un extrait du manifeste Technorealism

1. La technologie n’est pas neutre

Une des grandes méprises de notre époque consiste à croire que les technologies ne comportent comportent pas de biais sous prétexte qu’il s’agit d’objets inanimés qui n’ont aucun impact sur nos comportements. En réalité, les technologies comportent volontairement ou involontairement des biais sociaux, politiques et économiques. Chaque outil amène ses usagers à voir le monde et à interagir avec les autres d’une certaine façon. Il importe de bien analyser ces biais et les orientations qu’elles sous-tendent et de choisir celles qui reflètent nos valeurs et nos aspirations.

2. Internet est un média révolutionnaire, mais ce n’est pas une utopie

Internet est un extraordinaire outil de communication qui ouvre une foule de nouvelles possibilités aux personnes, aux communautés, aux entreprises et au gouvernement. Pourtant, plus le cyberespace devient populaire, plus il ressemble à la société réelle dans toute sa complexité. Chacun des côtés positifs ou habilitants de la vie en ligne est accompagné de dimensions malicieuses, perverses, voire banales.

3. Le gouvernement a un rôle important à jouer dans le cyberespace

Contrairement à ce que certains prétendent, le cyberespace n’est pas un lieu distinct qui serait régi par des règles distinctes de celles de la société civile. Les gouvernements doivent respecter les règles et coutumes nées avec le cyberespace, mais cela ne veut pas dire pour autant que le public n’a aucun droit sur un citoyen qui déraille ou une entreprise qui commet une fraude. En tant que représentant du peuple et gardien des valeurs démocratiques, l’État a le droit et la responsabilité d’aider à intégrer le cyberespace à la société civile.

Les normes technologiques et les enjeux de vie privée, par exemple, sont trop importants pour être régis par la libre entreprise seule. Les firmes concurrentes de logiciels ont peu d’intérêt à préserver les normes ouvertes qui assurent le bon fonctionnement d’un réseau pleinement fonctionnel. La libre entreprise favorise l’innovation, mais elle n’assure pas la protection des intérêts du public.

4. L’information n’est pas un gage de connaissance

Autour de nous, l’information coûte de moins en moins cher et ses bénéfices sont évidents. Ceci dit, la prolifération des données nous confronte et nous oblige à être plus discipliné et à faire preuve de plus de scepticisme. Il ne faut pas de confondre le plaisir d’acquérir et de distribuer de l’information à la tâche plus ardue qui consiste à transformer ces informations en savoir. Peu importe la puissance de nos ordinateurs, nous ne devrions jamais nous en servir pour pallier la lucidité, la perspicacité, le raisonnement et le jugement.

5. Brancher les écoles n’assurera pas une éducation de meilleure qualité

Les problèmes du système d’éducation - un financement insuffisant, l’échec scolaire, un ratio trop élevé d’élèves par classe, des infrastructures déficientes, le nivellement par le bas - n’ont à peu près rien à voir avec la technologie. En conséquence, aucune innovation technologique, aussi intéressante soit-elle, ne pourra mener à la révolution du système d’éducation préconisée par le président Clinton et quelques autres gourous canadiens et québécois. L’enseignement est un art qui ne peut pas être reproduit par des ordinateurs, Internet ou l’enseignement à distance. Ces outils peuvent, bien sûr, contribuer à l’apprentissage dans un contexte où l’enseignement se porte bien, mais ce serait une erreur coûteuse que de voir en eux une panacée aux maux qui affligent le système d’éducation.

6. L’information veut être protégée

Le cyberespace et quelques développements récents mettent à l’épreuve nos lois sur le droit d’auteur et nos balises de protection de la propriété intellectuelle. Il ne faut pas pour autant détruire les règlements et principes déjà en place. Au contraire, nous devons mettre à jour nos vieilles lois et notre analyse de la réalité de manière à assurer une protection à l’information qui soit à peu près égale à ce qu’on trouve dans les " vieux " médias. Le but reste le même : donner aux auteurs suffisamment de contrôle sur leur travail afin qu’ils puissent trouver un intérêt à créer, sans pour autant restreindre le droit du public à tirer un profit raisonnable de cette information. L’information ne " veut pas être libre " sous aucun prétexte. Elle a plutôt besoin d’être protégée.

7. Les ondes sont du domaine public et ce dernier devrait en tirer les bénéfices

Le citoyen devrait bénéficier et tirer profit de l’usage qui est fait des ondes publiques, dont une partie devrait être réservée à l’éducation, la culture et l’accès public. Les utilisateurs privés des ondes devraient payer plus cher pour en avoir l’usage.

8. Une bonne compréhension de la technologie devrait constituer un des fondements de la citoyenneté

Dans un monde modelé par la circulation d’information, les interfaces qui permettent d’y accéder - et les codes sous-jacents - deviennent de puissants agents de changement social. En comprendre les forces et les limites, et même participer à la création de meilleurs outils, devrait constituer une part importante de l’implication du citoyen. Ces outils ont autant d’influence sur nos vies que les lois peuvent en avoir. Pour cette raison, elles devraient être soumises à un examen démocratique du public.

NDLR : Le 7e principe du manifeste fait référence à une réalité méconnue en France, où les ondes radio et télé sont traditionnellement du domaine public. Le CRTC est chargé de " prêter " ces ondes aux différents diffuseurs et il se porte garant de préserver l’usage public de ces ondes.


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