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Léopold Senghor, un témoignage...
Première publication : 14 janvier 2002, mise en ligne: lundi 14 janvier 2002

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Pendant 8 ans, de 1981 à 1989, j’ai entretenu une correspondance avec Léopold Sedar Senghor.

En 81, j’étais khâgneux à Henri IV, lycée où Senghor avait lui-même fait sa khâgne et une amie avait bien voulu, sur mon insistance, m’organiser une rencontre à son domicile parisien, square de Tocqueville.

Durant cette période, j’y suis allé régulièrement, dans ce petit appartement cossu, voir cet homme d’une modestie incroyable et qui accordait à l’étudiant ignare que j’étais (je ne suis plus étudiant, le reste n’a guère changé) une attention imméritée.

Il a ainsi entretenu des relations épistolaires et magistrales avec un certains nombre d’étudiants ou de jeunes qui venaient le voir.

C’était toujours des entretiens privés, dans son minuscule cabinet de travail, assis un peu raidement sur des fauteuils Louis XVI, avec une tasse de thé ou un jus de fruit sur un guéridon. Aucun goût du luxe, aucune ostentation, un véritable souci d’être véritable avec, sans doute, une forme de contentement de voir des jeunes venir à lui.

L’entretien durait un peu plus d’une heure mais jamais bien plus, comme une sorte de cours particulier, et la conversation portait sur n’importe quoi, au gré de l’actualité politique ou litteraire. Il n’avait aucun regret du pouvoir, affirmait qu’on ne devrait retenir de lui que les souffles de sa poésie qu’il voulait partager avec son ami Aimé Césaire...

La respiration de Senghor était à l’image de son oeuvre, tantôt hâchée, tantôt longue, et il sortait de sa bouche ronde des mots posés, doux ou violents, également répartis dans une prosodie d’une sérennité qui ne se démentait jamais. Je ne l’ai jamais entendu rire franchement mais ses yeux riaient tout le temps, même pour évoquer des drames.

L’Afrique, on le sait, était sa passion et son angoisse. Son inquiétude était d’intégrer la culture africaine dans une mondialisation qu’il pressentait, sans que cette culture y perde sa richesse et son oralité. La langue française était pour lui un vecteur de cette culture et il considérait que le français avait les caractéristiques d’une langue africaine par la neutralité de son accentuation. Il ne séparait pas la culture de la politique et il a sans doute fait bien plus pour la définition moderne de la francophonie, telle qu’elle s’illustre aujourd’hui avec Boutros Ghali, que bien des français, encore convaincus que le français était leur langue. Il parlait donc de politique tout le temps et il voyait dans la culture les moyens de résoudre la quasi-totalité des questions socio-économiques qui se posaient à l’Afrique.

La France - et je devrais plutôt dire "l’idée française" - vient de perdre l’un des plus grands esprits de sa cause.
Jean-Do



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