LOFT STORY
Mai 2001
" Ils en ont parlé ". Assez tardivement. Avec réticence. Puis, les messages ont fusé. Une interrogation commune parcourt l’ensemble des contributions. Loft Story annonce t il quelque chose de nouveau, sur l’etat des medias, syr l’evolution de notre société ? Ou bien, l’émission ne fait elle qu’appliquer de vieilles ficelles ?
Loft story
Un certain etat de la nouvelle economie des medias.
Comme machinerie économique parfaitement huilée, cette émission et ses produits dérivés représentent un fait social nouveau. Je crois que ce fait est totalement symptomatique d’un certain état de l’économie des médias.
Voici un programme " ubiquiste ", qui s’étale sur une longue durée, que l’on peut consulter de partout (domicile, bureau, amis, presse papier), dont l’exploitation commerciale est parfaitement coordonnée : la pornographie sur le web, qui nourrit le buzz, l’érotisme un peu moins chaud sur la câble, pour ceux qui veulent payer, les paillettes sur M6, pour tous ceux que le reste a émoustillé, un journal papier pour les midinettes... Voici un programme qui a été regardé par l’intégralité d’une classe d’âge, celle-là même qui déserte les urnes.
Voici un programme condamné par tout ce qui pense en France, mais au nom de valeurs que les jeunes en question regardent avec des yeux ronds comme des billes, sans comprendre ce qu’on leur cherche.
Voici un projet d’entreprise qui a bafoué en toute impunité : le droit à l’image, le droit du travail, de droit de la propriété intellectuelle, le droit de l’expérimentation sur sujet humain, et aucun dispositif juridique ne semble adapté, car aucun n’avait prévu une telle servilité chez les participants. Voici un projet qui va lancer une guerre sans pitié entre Bertelsman, qui n’est pas rien, et l’un des groupes français qui consoment la plus grosse part de nos impôts (avec quelques autres spécialistes ès marchés publics, quand même)
Et si Loft Story était le destin d’un média qui a choisi de se financer par la publicité ?)
HV
IL Y A DES GENS QU’ON FILME EN GROS PLAN PENDANT DES HEURES
Il y a des gens qu’on filme en gros plan pendant des heures ... On commente leurs moindres grognements, la sueur qui perle au front ou la chemise qui mouille ... Avec des spectateurs autour, qui applaudissent s’ils ont mal et ne parviennent plus à taper assez fort dans une p’tite balle qu’ils malmènent ...
Il est vrai que ces exhibitionnistes du jeu de jambes sont payés plus cher que les participants à Loft story !
FLN
RIEN ICI N’EST NOUVEAU
Loft Story n’est que l’expression plus aboutie du Sitcom ou du Reality show, genres médiatiques déjà rodés, complétés de quelques " nouveautés ", qui ne sont nouvelles que dans ce contexte :
La proximité : Les participants du jeu sont des personnes " réelles " (bien qu’on puisse se demander si un personnage de Sitcom n’est pas aussi réel). La nature ludique de l’émission ajoute au sentiment de proximité créé avec les joueurs (pour un peu on " partagerait " avec eux autant qu’avec ses amis).
L’interactivité : chacun peut interagir sur le cours de l’émission (du moins, chacun l’imagine, et cette " illusion " suffit largement). De surcroît, le résultat de son action est immédiat ou très rapproché.
La continuité : si on met bout à bout tous les modes de diffusion, l’émission est sans coupure. C’est sans doute ce qui ajoute à son image de " réalisme ". Tous cercles confondus (travail, amis, militants), la continuité s’applique aussi à nos débats sur le sujet ;-)
La confidentialité : quelle belle illusion que de se croire dans la confidence des dieux. La force du secret, la thèse du complot, participent à recréer des formes d’ésotérismes plus contemporaines, pour remplacer des ésoterismes déchus ou désuets qui jouaient ce rôle par le passé. L’émission permet à tout spectateur de suivre la vie des personnages comme s’il se trouvait derrière le voile des initiés : il sait tout de chaque joueur et plus que chaque joueur ne saura jamais sur les autres. Savoir une vérité au devant des autres, est déjà en soi un pouvoir...
La sentimentalité : Tout comme pour les sitcoms les plus courantes, l’émission vend une image " idéalisée " des relations sociales. Les tensions naissant certes, mais trouvent toujours leur solutions sans heurts apparents (la réalité se dévoilant en apparté). Tous débordent d’amour pour les autres, et affirment vivre une expérience humaine unique et exceptionnelle, l’histoire de leur vie. Tout ce qui nait ici (amitiés, couples) est durable, permanent, fort, unique, profond - en un mot, le bonheur programmé.
La complicité : En interne (dans l’émission), les joueurs forment par définition un groupe " soudé ". Loft Story crée par ailleurs le débat à l’extérieur, et apporte à chacun un sujet de conversation " universel " (encore plus sans doute que la coupe du monde).
Rien ici n’est nouveau, et cela ressemble davantage à une liste intemporelle d’illusions somme toutes humaines, qui donnent malgré tout du sens à nos relations quotidiennes. On peut maintenant se poser la question de savoir s’il est juste d’introduire dans la vie politique ces même illusions, dont on voit qu’elles déclenchent une participation étendue et active.
LD
ET L’IMPACT DE TOUT ÇA SUR LES NTIC ?
La question posée n’est pas tant le rôle de l’étrange lucarne comme régulateur des tensions sociales (ou instrument d’abrutissement et d’endoctrinement) mais plutôt le pourquoi de l’intérêt (qui n’est pas l’adhésion) de toute une génération - les 10/25ans - à un programme télévisé et ses dérivés.
Et cette question en rejoint d’autres comme la disparition effective du français classique en tant qu’instrument de communication dans environ la moitié des collèges et lycées de France, au profit d’une langue ultra-simplifiée (500 à 800 mots) et chantée (l’intensité et la modulation dans le contexte font le sens du son). Ou encore la dépolitisation ou l’a-politisation de cette même - grosso modo - tranche d’âge. Et au risque d’en rajouter à l’excès, la croissance intolérable de la délinquance des mineurs.
La réaction totalement déplacée des " intellectuels ", le sommet ayant été atteint par Baudrillard et ses rapprochements inintelligibles entre l’émission en question et la compil zizi-panpan de Catherine Millet, ne fait qu’en rajouter dans le registre de la césure sociale. Et légitime le propos un tantinet populiste du " laissez les pauvres tranquilles et occupez-vous des vrais problèmes ".
On a fait appel au politique dans ce débat, à mon sens d’une façon biaisée. De toute façon, le politique doit et devra traiter les vrais problèmes, lesquels par un effet lointain et pervers peuvent donner naissance au phénomène en question, ou plutôt au débat sur le phénomène. Je crois que le politique doit approcher ça de façon beaucoup plus directe en le considérant comme une authentique cochonnerie fasciste et mercantile. Qu’au moins deux des promoteurs de l’émission soient des aristocrates affirmés n’étonnera personne, le mépris de l’être humain y transpire de partout et y devient même une règle de vie. Que le pognon soit l’alpha et l’omega de ces travaux pratiques de prostitution publique, voilà bien une des seules fois où la télévision émule le réel. Si la loi est violée, qu’elle s’applique. Il y a suffisamment de détracteurs pour porter l’affaire devant les tribunaux.
Ce qui devrait agiter temps-reels, est plutôt l’impact de tout ça sur les NTIC.
L’internet, une nouvelle fois, associé au commerce de la pornographie. Le câble, itou. Les mobiles dont on met en avant le modernisme de la fonction mini-message quand ces derniers servent à voter, de façon anonyme, pour éliminer un des acteurs. Le minitel, toujours bon quand il faut ramasser du pognon. L’audiotel enfin, mais son cas était déjà désespéré. La technologie démultiplie les possibilités d’interraction entre le contenu et son public. C’est, à ma connaissance, la première fois qu’un producteur organise sa diffusion avec autant de moyens en parallèle et en jouant parfaitement sur leur complémentarité. Et cette puissance est à la disposition de qui veut bien l’utiliser : un candidat à l’élection présidentielle comme un producteur de peep-show.
Moins tarte à la crème mais beaucoup plus inquiétant est le contrôle total qu’exerce le producteur non seulement sur le contenu qu’il produit mais aussi sur toutes les tentatives de détournement dudit contenu. Combien de sites parodiant l’émission ont été censurés suite à une action du producteur ? Combien d’articles, d’interviews, de reportages sont manipulés par le producteur ?
MB
LOFT STORY MARQUE LE PASSAGE DU SECOND AU TROISIEME AGE DE LA TELEVISION.
A mon tour de me risquer à interpréter l’écho que rencontre Loft Story.
Il y a, au moins, quatre ressorts qui expliquent la massive attraction qu’exerce loft story sur le public .
1) Le premier ressort tourne autour de la " célébrité " . Dans une société, dans des populations, et dans des tranches d’age fascinées par la célébrité, il est captivant de voir la " célébrité " se construire, jour après jour. M6 propose, de surcroît, au public, de voter et donc d’influer sur la popularité (la " cote " , comme a la bourse) qui évolue au gré des nominations.
2) Le second ressort a été tres tôt analysé par le psychiatre Serge Tisseron : le voyeurisme dont il s’agit ici n’est pas le plaisir (généralement masculin) pris à regarder des gens dans leurs activités intimes ou sexuelles. C’est un voyeurisme maternel. Avec les parents omniprésents sur le plateau de M6 le jeudi soir, et les lofteurs qui évoquent, sans cesse leurs parents, Loft Story renvoie au public (aux jeunes et aux mères) l’image du nouvel état de la famille, l’angoisse de séparation des jeunes (leur difficulté des jeunes à quitter le foyer parental), l’angoisse d’abandon des parents d’être séparés un jour de leurs
rejetons.
http://www.lemonde.fr/rech_art/0,5987,179646,00.html
3) Le troisième ressort, c’est la tension entre compétition et solidarité chez les lofteurs. Le dispositif de l’émission est assez pervers puisqu’il pousse les lofteurs à s’affronter , à s’éliminer ... Tout en les contraignant, à travers les épreuves diverses, a faire groupe. Je trouve que les lofteurs se comportent , au final, assez bien dans ce dispositif pervers, et que les valeurs d’amitié et de solidarité l’emportent, au final, sur la " lutte de tous contre tous " . (J’avoue qu’il est impossible de savoir si ce sont les lofteurs qui parviennent à préserver le groupe, malgré la pression concurrentielle, ou si ce sont les scenaristes-experimentateurs de la société ASP, qui " dosent " habilement concurrence et cohésion).
4)
4) C’est le quatrième ressort, qui m’intéresse ici.
Ceux qui ont vu dans Loft Story un dispositif d’expérimentation avec des humains réduits au rôle de cobayes avaient raison. C’est bien de cela qu’il s’agit.
Loft Story, dans son dispositif n’est pas tres différent des techniques de dynamique des groupes (psychodrame, sociodrame, jeux d’entreprise ...) utilisées depuis bientôt 50 ans, dans l’industrie, dans la formation professionnelle ou pour le training des dirigeants. Sans parler des kriegspiel et autres wargames... Loft Story (comme les autres versions de Big Brother) annonce bien les formes à venir de la télévision. Une télévision qui proposera a des personnes de prendre part à des expérimentationss sous le regard d’un public que la fréquentation des jeux video a familiarisé avec les notions de " mission " , de paramatres et d’exploration des " possibles " . Un public qui pourra éventuellement intervenir, pour modifier les paramétres, compliquer ou simplifier la tâche des joueurs.
Cette télévision d’expérimentation n’est pas nécessairement médiocre, ni nécessairement fondée sur l’enfermement, la surveillance continue, ou la soumission avilissante à des directives arbitraires ... Loft story marque le passage du second au troisième age de la télévision.
a)
Le premier âge de la télévision (Umberto Eco l’appelle paleo-television) marquait nettement la différence entre la réalité et la fiction, avec des genres télévisuels clairement identifiés.
Un second trait de la paleo-television, c’est qu’elle s’adressait au public, en le tenant à distance : le public était à l’exterieur du dispositif. De l’autre côté de l’écran.
Ignacio Ramonet rappelle ( dans l’article qu’il consacre ce mois ci a Loft Story dans le Monde diplomatique), que " pour paraître a la télévision, il fallait avoir d’importants mérites ( être un champion, ou un grand écrivain, ou un notable...). On y allait endimanché, cravaté et on devait s’y exprimer de manière tres correcte. C’etait la télévision podium, seuls les meilleurs y avaient accès " .
On ne va pas idéaliser, après coup, cette paleo-television (qui s’identifie, en europe, avec le service public).
Les programmes de la " paleo-television " n’etaient pas nécéssairement de
qualité.
b) Le second age (Umberto Eco l’appelle néo-télévision) brouille la ligne de partage entre réalité et fiction. Ce brouillage s’opère par l’effacement des artifices comme la perche, la caméra et, plus généralement, de tous les procédés qui empéchaient le téléspectateur d’accéder directement à la réalité. Il s’opère aussi par le mélange des genres. Ce second age de la télévision donne une large place aux émissions de plateau : jeux, reality shows, emissions-forums....
Ce second age est aussi celui d’une télévision " relationnelle " ,
" compassionnelle ", une " télévision de l’intimité " . Mésententes familiales,
détresses conjugales, malaises existentiels s’exhibent dans les reality
shows. Le témoignage intime prend de plus en plus d’importance à la
télévision. Le témoignage ne se cantonne pas au reality-show : il s’immisce
dans la plupart des magazines de télévision (ça se discute, C’est mon
choix...) . Il semble désormais difficile d’aborder une question sociale, de
traiter de moeurs, d’évoquer une controverse médicale sans que le citoyen
ordinaire ne soit convoqué aux côtés, ou parfois, contre l’expert (émissions
de Michel Field).
Ignacio Ramonet déplore l’avènement de " cette television-miroir censée refléter les gens tels qu’ils sont " . Pour la stigmatiser, il l’assimile à la télévision commerciale et attribue son introduction, en France, a Berlusconi. En fait, le service public n’avait pas attendu Berlusconi pour inventer la neo-television. L’émission Psy-show date de 1983 : elle était présentée par le psychanalyste Serge Leclaire.
La télévision évolue. Sous la pression de logiques économiques (privatisations, concurrence, course a l’audience), de logiques techniques .... Mais aussi pour s’adapter aux attentes d’un public qui évolue.
La neo-television n’est pas vouée à être médiocre. Il y a de la " bonne " et de la " mauvaise " neo-television. Et même de l’exécrable.
c) Le troisième age, Ignacio Ramonet l’appelle " post-télévision " .
" Avec Big brother et Loft Story , on franchit une nouvelle étape. Celle de la post-télévision. Cette fois le public (représenté par les enfermes volontaires) accède directement non pas à une émission ordinaire, mais a une série télévisée. C’est-à-dire a tout ce qui les apparences de la fiction filmée. La récompense symbolique n’est pas simplement la satisfaction personnelle, narcissique, d’être passé a la télévision, d’y avoir fait un unique et éphémère passage. C’est de devenir personnage d’un récit. Ce qui passionne le public, sans qu’il en ait forcément conscience, c’est la métamorphose qui s’opère, sous nos yeux, et qui transforme, par la magie du direct et du continu, des personnes somme toute ordinaires, prélevées dans la vie réelle, en personnages, en acteurs d’une histoire, d’un récit, d’un scénario, qui ressemble a un feuilleton, a une fiction " .
Il faudrait, d’abord, relativiser le diagnostic d’Ignacio Ramonet. La télévision n’a pas attendu Big Brother pour accorder aux personnes ordinaires le statut de personnage. C’est déjà le cas dans les docu-soaps britanniques qui combinent les techniques du documentaire et celles du feuilleton. Les héros sont des gens ordinaires qui se livrent à leurs activités quotidiennes sous l’oeil de la caméra. Arte en a produit quelques uns. Ce genre n’a pas connu en France le succès qu’il rencontre en Grande-Bretagne.
Ce est central dans la post-télévision, c’est la posture d’expérimentation.. On place des gens dans des situations et ils doivent mobiliser leurs ressources pour y faire face. C’est le ressort des jeux vidéo ou celui des jeux de rôles. On peut imaginer toutes sortes de situations.
Avec les docu-soaps et Loft Story, nous entrons dans la télévision
d’experimentation.
Celle-ci n’est pas vouée, pas plus que la neo-television, à engendrer des émissions médiocres ou avilissantes. Il y aura de la bonne et de la mauvaise " post-télévision " .
MR
QUEL SERA LE ROLE DU MEDIA DANS UNE SOCIETE DEVENUE ELLE-MEME MEDIA ?
Dans " CB news " de cette semaine, en page 36, une description du prochain reality show américain : " the runner ", où, pendant 13 épisodes, un " fugitif " sélectionné tentera d’échapper pour 1 M$ au plus fort pourcentage possible de 260 millions d’Américains.
Le loft où l’ile de " survivor " s’étendent alors à un pays entier.
Quel sera le rôle du média dans une société devenue elle-même média ?
Il me semble aussi que c’est le rôle même de la fiction dans notre société - au delà de celui du média -
que loft story interroge.
PO
ET L’IMPACT SUR LA PRODUCTIVITE ?
Du simple point de vue de la compétitivité des entreprises, je note l’étude (SGDG) de la 1ere page du Canard enchaîné de cette semaine, qui expliquait que les entreprises perdaient par mois un nombre impressionnant de journées de travail pendant lesquels leurs salariés surfent pour contempler les versions off, pirates, officielles, en imagerie 3D, etc de cette émission.
Je sais, dit comme cela, cela fait un peu contremaître fordien l’oeil rivé sur son chrono, mais il y a 10 ans, cela n’aurait pas été possible...
Dans l’étude sur l’effet sur l’emploi des
TIC, nous avions considéré un très grand nombre de paramètres et de
configurations, mais pas celle-là... Comme quoi la prospective est un
métier difficile.
TGV
VERS UNE TELEVSION D’EXPERIMENTATION : ET LE SERVICE PUBLIC ?
Ce qui me frappe, dans le débat sur Loft Story, c’est que tout le monde semble admettre que cette post-télévision d’expérimentation est irrémédiablement liée a la quête d’audience et du profit ... Et que le service public doit s’en tenir à l’écart.
Je ne vois aucune raison de principe à ce que le service public s’abstienne de s’y engager. Au contraire.
Je pressens, en revanche, que l’obstacle pourrait être d’ordre financier.
Fabriquer un loft dans un hangar en seine saint Denis ne coûte pas cher... Reconstituer des environnements complexes (sociaux ou socio-politiques) est une autre affaire.
C’est sans doute la raison pour laquelle les entreprises de télévision commerciale préfèrent enfermer des jeunes dans un hangar aménagé (loft story) ou dans une île déserte (survivor).
En fait, seules les armées (et parmi elles, seule l’armée américaine) sont disposées aujourd’hui à investir aujourd’hui dans la mise au point de systèmes d’apprentissage fondés sur l’expérimentation de " situations " .
Il est d’ailleurs significatif que l’armée américaine se tourne vers Hollywood pour tirer parti des capacités acquises par Hollywood dans le domaine des effets spéciaux, des technologies de simulation mais aussi de la capacité a raconter des histoires...
L’Army’s Simulation, Training and Instrumentation Command (STRICOM) a conclu, en 1999 un contrat de 45 millions de dollars avec l’Université de Californie du Sud. Ce contrat prévoit la création d’un centre de recherche, Institute of Creative Technologies. Ce centre croisera les compétences croisées des ingénieurs et des créateurs hollywoodiens pour la mise au point de simulations d’entraînement réalistes. Les experts de l’école de cinéma et télévision travaillent sur l’utilisation de la réalité virtuelle, mais aussi à l’élaboration de scénarii plus attrayants et plus crédibles.
Le Defense Modeling and Simulation Office (DMSO) de l’Air Force travaille lui avec Paramount Digital Entertainment pour préparer les officiers à la prise de décision en temps de crise. Paramount Digital et l’Information Sciences Institute de l’Université de Californie ont développé un générateur de situations, le Story Drive Engine. Cet outil a été testé en juin 2000 à l’Industrial College of the Armed Forces lors d’un exercice baptisé Final Flurry. On a présenté à un groupe d’officiers des scénarios multimédias : les officiers etaient plongés dans une crise au Moyen-Orient, mettant aux prises Iran et Etats unis sur fond de confrontation nucléaire indo-pakistanaise. Les réactions des officiers etaient immédiatement converties en images réalistes et en textes. Si un officier déclenchait une attaque de navires dans le Detroit d’Ormuz, le système générait en temps réels les images d’une de ZNN-TV, une réplique imaginaire de CNN. En conclusion, les officiers tiraient les leçons de l’exercice et les exposaient à un Président de la République lui aussi imaginaire.
f) A quand, sur France 2 un " Syldavia story " avec un échantillon de citoyens qui joueraient les rôles du Président de la république, des Ministres des affaires étrangères et de la défense, des chefs d’état-major... Ou un " Danone story " avec un échantillon de travailleurs appelés à jouer le rôle des administrateurs d’une multinationale et des traders appelés à jouer le rôle de syndicalistes.
Ce jour-là, je paierai de bonne grâce ma redevance télévision.
Et je téléchargerai en ligne les déclinaisons interactives de " Syldavia story " et de " Danone story " pour pouvoir y jouer moi-même.... Car, l’assiette de la redevance télévision, entre temps rebaptisée " redevance multimedia " , aura été étendue pour financer les jeux informatiques et les logiciels educatifs.
MR
CE N’EST PAS UNE EXPERIMENTATION, C’EST UN MODELE MARKETING PARFAIT.
Je ne peux pas considérer cette émission comme une étape de la télévision : les modalités d’organisation de cette production ne correspondent pas complètement à l’analyse que je lis. Il ne s’agit en aucune façon de mettre en scène des gens ordinaires : un casting qui part de 20 000 pour sélectionner 11 personnes s’organisent dans des conditions professionnelles visant à extraire les personnalités les plus adaptées à la production. Par la suite, on organise leur montée en puissance, on leur fait faire un nombre considérable de prises de vue qui seront toutes exploitées par la presse pour nourrir l’intérêt du public (Loana : je ne veux pas montrer mes seins, dans Ici Paris, etc..)
Il s’ensuit qu’il y a plus de réalité sociale dans Jeux sans Frontières que dans Loft Story, qui est une production entièrement standardisée dont la seule originalité réside dans son improvisation. Les 11 personnes sélectionnées sont toutes et tous des garçons et des filles ayant, par un bout ou par un autre, le désir de se faire reconnaitre et d’entrer dans le monde professionnel du spectacle, ce qui, on l’admettra, ne constitue pas une mesure statistique de l’état de la population. Les radio-crochet avaient inventé cela, les Miss France participent des mêmes ressorts, je ne vois rien de nouveau la-dedans. Les participants à Loft Story sont, selon des critères établis par la production, des gens exceptionnels et non des gens ordinaires.
Pour avoir participé à des productions de jeu télévisé, je reconnais dans Loft Story tous les rouages d’une production classique, à l’opposé de toute expérimentation.
1. Il n’est pas demandé au candidat de gagner ou de perdre mais de faire le spectacle. Quand Philippe Risoli vous annonce que vous avez gagné le million, il faut sauter de joie. Si vous n’êtes pas assez enthousiaste, on recommence la prise. Les meilleurs candidats sont donc ceux qui jouent le jeu de la production, qui sautent, qui crient, qui pleurent, car ce sont eux qui font l’audience, même s’ils perdent. De même qu’on élimine les candidats qui sont tristes, trop gentils, trop lisses, on conserve les candidats à forte personnalité. J’ai vu des candidats qui perdaient, rachetés par la production, des prises interrompues parce qu’un " bon candidat " ne parvenait pas à gagner.
2. La scénarisation est visible dans Loft Story : chacun a reçu sa feuille de route et doit s’y conformer, fut-ce au détriment de la réalité de son propre caractère. Cette scénarisation est extrèmement visible dans les valeurs exprimées (les parents, les amis, la famille, l’honnêteté, etc.) Chacun est dans une composition manichéenne. Là encore, celui qui est dans le Loft comme dans la vie ne présente aucun intérêt. Chacun des onze correspond à un segment qu’il doit couvrir en totalité, les 11 constituant 100% du panel ciblé.
La grande astuce de Loft Story est de mettre à la portée d’un public très jeune un concept de jeu alors que chacun sait que le jeu télévisé n’intéresse pas les jeunes en temps ordinaire. La difficulté réside dans une série de questions posées en terme marketing : à quelles questions doivent répondre des candidats jeunes, incultes et sans formation sans les faire passer pour des demeurés ? Réponse : aucune. Quelles épreuves physiques doivent-ils surmonter alors qu’ils ne sont pas des athlètes : aucune. De quelle valeur morale doivent-il faire preuve alors qu’ils sont incapables d’en exprimer une ? aucune. Pour attirer la plus grande part de marché, c’est-à-dire proche de 100%, sans rien négliger, Loft Story aboutit à une conclusion : les candidats ne doivent rien savoir et rien faire, afin que l’identification avec le degré zéro des capacités soit la plus unanime. On aboutit donc logiquement à un jeu où celui qui perd comme celui qui gagne n’a rien fait.
Ce n’est pas une expérimentation, c’est un modèle marketing parfait.
JDR
JEUX DU CIRQUE
La dérive vers les jeux du cirque était annoncée par un film d’anticipation dont le titre m’echappe aujourd’hui mais qui décrivait une situation semblable pour 2020 . Par ailleurs le spectacle de la mort de la misère et du sexe est donné à voir régulièrement sur toutes les chaines de télé sous couvert d’information ou de documentaires et la déontologie des journalistes( ou son absence), le manque d’esprit critique des télespectateurs ne permet pas toujours de faire la différence entre réel et fiction.Je ne developpe pas plus ce point , plein de gens talentueux le tiennent depuis des années, celà dit je crois que la france procédait encore à des exécutions publiques il n’y a pas si longtemps, donc notrecritiquevisà vis de la société du spectacle américaine ou mondiale pourrait être nuancée.
IR
N’ACCORDONS PAS A CE SPECTACLE UNE DIMENSION DE REALITE QU’IL N’A PAS.
L’intérêt commun autour de ce débat semble être la fascination pour le pouvoir de fidéliser ? Et nous restons béats devant l’efficacité de ce programme télévisé qui rassemble unanimement la population que nous (politiques, agitateurs d’idées,activateurs de réseaux,...) rêvons de toucher aussi largement : " les jeunes ", notre devenir.
Décortiquer les mécanismes de cette machine très efficace et pourtant très Classique, ne nous apportera malheureusement rien de nouveau.
Pierre Schaeffer grand prêtre du " grenier des ingénieurs " du service de la recherche de l’Ortf, père spirituel des plus grands moments de télévision, Cinq colonnes à la une, Dim dam dom et en l’ocurence, de la Caméra invisible,...Cet acteur commentateur de la " société du spectacle " serait amusé par ce qui devient la " société spectacle ".Celui qui en 1964 comparait la nouvelle maison de la radio au " balcon de Big Brother ", qui parle de la mort de Kennedy filmée en " temps réel " comme du Biafra et du Vietnam qui ont vacciné les populations en " transformant le spectaculaire en ordinaire ", Schaeffer toujours qui parmi les premiers évoquera le " village global " (celui des émetteurs, diffuseurs et spectateurs de la télévision : soit l’élite économique et politique de la planète et les populations qu’elle draine) en soulignant :" ce n’est pas que le spectateur soit passif, c’est plus profond, plus viscéral, plus stupide. C’est que l’image -hors de la présence- n’est que duperie et faux semblant, et plus elle est ressemblante- à s’y méprendre-plus on s’y méprend. "
Et nous voilà dans le Loft -en présence- puisque incarné par des soit disant " mêmes que nous " (ou que nos enfants) !!
Nous ne pouvons tomber dans le piège si simple et si pervers, d’accorder à ce spectacle une dimension de réalité qu’il n’a pas. Le loft n’existe pas : c’est un studio, les participants deviennent comédiens et se professionnalisent en passant la porte dudit studio et seuls deux ou trois producteurs diffuseurs, se partagent les immenses bénéfices de cette machine à sous de droits divers et dérivés.
Alors rien ne me semble " évènement sociétal " dans le Loft et ses effets, même pas l’extraordinaire travail de marketing et de levier des médias.Il ressemble à ce qui apparait et disparait très régulièrement dans nos vies : la manipulation commerciale internationale, programmée et éphémère : Mort de lady Di, Pokemon, Loft,... Les mêmes rouages sont mis en oeuvre. Globalisation quand tu nous tiens !
FT