Militantisme et communication politique en ligne : les élections générales britanniques de juin 2001
LETTRE DE TEMPS RÉELS N°43
samedi 7 juillet 2001
Imprimer cet article | Cet article au format PDF
Pour la première fois en Europe depuis les élections américaines, l’internet s’est imposé comme un théâtre de la compétition électorale.
Le 7 juin se sont tenues les élections générales britanniques, couronnées par le succès " historique " du Labour et de son leader Tony Blair. Pour la première fois en Europe depuis les élections américaines, l’internet s’est imposé comme un théâtre et un vecteur de la compétition électorale. Les travaillistes comme les conservateurs ont joué la carte de la professionnalisation, avec le recours, de part et d’autre, à des web agencies et aux experts du marketing politique en ligne. On a fait feu de tout bois : WAP,PDA, SMS, jeux en ligne .... Les initiatives, plus ou moins spontanées des partisans de Blair et de Hague ont partiellement eclipsé les cyber-campagnes officielles. Ces elections generales ont vu resurgir les plateformes d’echange concerté de voix (vote trading) : electeurs liberaux-democrates et travaillistes etaient invités à echanger leurs voix, au gré des circonscriptions, afin de favoriser la defaite des figures les plus marquantes du parti conservateur. Ces elections generales confirment l’installation dans le paysage politique europeen des pratiques d’echange concerté de voix inaugurées l’an dernier aux Etats-Unis.
Temps Réels
Spamming
Le premier incident de cette campagne en ligne en dit long sur l’importance que les responsables des deux camps lui accordaient : le Labour ouvrait les hostilités dès le début de la campagne en accusant les Conservateurs d’avoir spammé 20.000 adresses électroniques d’un courrier sur le thème " Sauvez la livre ", l’un des chevaux de bataille du parti Tory.
Sites de campagne
Commentant la campagne en ligne, Phil Header, animateur de Voxpolitics.com, estimait dans ABC-Politique que " les Conservateurs et les Travaillistes sont toujours très circonspects concernant l’usage d’Internet, par peur de faire des erreurs. Les responsables de ces deux grands partis n’ ont pas une très grande connaissance en matière technologique et laisse bien souvent à leur web agencies et leurs conseillers le soin de prendre des décisions en la matière. "
Les avancées réalisées dans l’usage électoral du Web sont pourtant sensibles.
Cette campagne a indéniablement fait franchir une nouvelle étape aux sites nationaux des principaux partis. Outre des lettres d’information et des espaces d’actualités actifs, les agendas de campagne et les arguments de campagne, les sites avaient adopté une stratégie de portails et ciblaient désormais ouvertement les électeurs potentiels, les invitant à découvrir leurs représentants et candidats locaux.
Bases de données géographiques : Le site du Labour avait consacré d’imporants moyens a la constitution d’une base de données. Celle ci présentait , en plus des coordonnées de la permanence du candidat local, " ce que le Labour a fait pour vous " ... et ce que les conservateurs n’auraient pas dû y faire.
Dons en ligne et bénévolat : Le site des Démocrates libéraux comme ceux du Labour et des Conservateurs invitaient leurs visiteurs à soutenir le parti en collaborant à la campagne, en procédant à des dons ou en rejoignant leurs rangs. Tous les versements pouvaient être réalisés en ligne, via une interface sécurisée.
Nouveaux supports : WAP et PDA ont fait leur apparition sur les principaux sites de campagne : les internautes étaient invités à consulter les agendas, discours et argumentaires des sites sur leurs équipements mobiles.

Voir aussi
Le site du Labour :
labour.org.uk
Le site du Parti conservateur :
conservatives.com
Le site des Démocrates libéraux :
libdems.org.uk
L’excellent site d’analyses et de commentaires Voxpolitics.com :
voxpolitics.com
Sur abc-politique.com :
abc-politique.com
Le Labour innove pour cibler les jeunes
Au chapitre des innovations du marketing politique en ligne, le Labour avait développé des accès et fonctionnalités ciblant explicitement les jeunes et les amateurs de " goodies ".
On trouvait sur le site national du parti une version parodique du célèbre jeu d’arcade Pacman, dans laquelle etaient mis en scène William Hague et les coupes drastiques qu’il se proposait d’operer dans les budgets éducatifs et sociaux. Une dizaine d’économiseurs d’écrans et de fonds d’écrans parodiant les Conservateurs ou reprenant les campagnes d’affichage des Travaillistes renforçaient cette stratégie virale.

Voir aussi
Goodies à gogo :
labour.org.uk
Plus intéressant encore, le portail
Le site, qui décline une charte graphique dynamique et colorée, s’efforçait de sensibiliser ses visiteurs à la politique travailliste par des interviews et citations de célébrités et d’étudiants, proposait un " pack militant " complet à l’usage des universités.
Ce portail aborde en de courts arguments un choix de thèmes ciblés : l’heure de fermeture des bars, la connexion des écoles à l’internet, pourquoi voter, les OGM, les sans domiciles fixes...

Voir aussi
Le portail "jeunes" du Labour :
ruup4it.org.uk
Sites parodiques, détournements et cybersquatting
Si la parodie et le détournement ont gagné les sites officiels, les initiatives spontanées ont éclipsé les cybercampagnes officielles.
Du détournement de site (http://www.conservativemanifesto.co.uk/ ; http://www.new-labour-party.org.uk/) au parti satirique lancé par un collectif de DJs (http://www.guiltyparty.cc/), les initiatives parodiques recensées par le Guardian furent nombreuses.
Naturellement, tous les partis et candidats ne contrôlaient pas leurs noms de domaine. L’occasion de jouer un sale tour aux travaillistes était trop belle. Un cyber-squatter, visiblement proche du parti conservateur, détenait l’URL www.newlabour.co.uk qui ressemble de près a l’adresse du parti de Tony Blair (www.labour.org.uk). Lorsque l’utilisateur pensait se connecter au site des Travaillistes, un message s’affichait indiquant le nombre de visiteurs " remis dans le droit chemin " et renvoyait automatiquement au site du parti Tory.

Voir aussi
Labour : le faux :
labour.co.uk
Labour : le vrai :
labour.org.uk
Le Conservative Manifesto détourné :
conservativemanifesto.co.uk
Sur le site Voxpolitics :
voxpolitics.com
Sur le site Netpolitique :
netpolitique.net
Le Parti travailliste en pointe ?
Le Parti travailliste s’est plutot bien illustré dans cette campagne a l’interieur de la campagne. Le Labour a lancé depuis quelque temps une politique active de mise en réseau de ses antennes locales et de sensibilisation de ses cadres interne aux nouvelles technologies.
Le programme Labour.future, lancé en juin 1999 à grand renfort de presse, scellait un partenariat entre le Labour et la société IBM, en vue de mettre en réseau l’ensemble de ses bureaux et sections locales. L’appareil emploie 350 personnes, dont 120 au siege, à Milibank Tower. Le Labour ne lésine pas sur les moyens. Il a créé un poste de responsable des technologies de l’information ("head of technology" ), confié à Rob Marchant.
L’orientation resolument pro-business du parti de Tony Blair se retrouve dans le choix du prestataire, IBM, qualifié de "partenaire" .
Les sections locales du parti travailliste britannique ont été invitées, en 1999, à acquérir - en crédit-bail- un microordinateur pour 10 F par jour (une livre) sur 42 mois. Cette offre tarifaire résultait d’un accord-cadre négocié par le New Labour avec IBM. IBM a développé, dans ce cadre, un environnement logiciel qui inclut des applications bureautiques, de gestion et de communication (Lotus Notes et Lotus SmartSuite). Ce contrat est la première étape de labour.future, le programme d’informatisation du Labour. Le reseau Labour.link relie l’ensemble des sections, les directions régionales, le siège du Labour, Milibank Tower, à Londres, et le nouveau site Web Labour.online Dans une seconde étape, ce réseau intégrera Labour.contact et Labour.people (le service d’adhésion).
Voir aussi
Le New Labour de Tony Blair s’appuie sur IBM pour développer Labour.link
Sondages par SMS
Le portail pour téléphones mobiles Boltblue a saisi l’occasion de la campagne pour proposer à ses utilisateurs de se prononcer sur différents thèmes de campagne et sur le leader de leur choix en votant par SMS. Encouragé par le parti démocratique libéral et son leader Charles Kennedy, qui y voit un vecteur de sensibilisation particulièrement efficace auprès du jeune public, Boltblue, qui recenserait 4 millions d’utilisateurs, annonçait la mise en oeuvre de ses sondages deux jours avant l’élection.
Selon une étude récente citée par The Standard, 44% des jeunes britanniques qui annonçaient ne pas avoir l’intention de voter déclaraient qu’ils le feraient certainement s’ils pouvaient le faire de leur téléphone mobile.

Voir aussi
Le portail Boltblue :
boltblue.co.uk
Sur Yahoo ! :
yahoo.com
Echange concerté de voix
Le vote tactique, consistant en l’échange concerté de voix, si abondamment commenté lors de la dernière campagne américaine, s’est à nouveau manifesté lors de la campagne britannique.
Quatre sites (http://www.tacticalvoter.com, http://www.voteswap2001.org, http://www.votedorset.net et http://www.stophague.com), animés par le centre-gauche, se sont notamment illustrés, sans que l’on puisse mesurer leur influence sur le scrutin. Le parti conservateur s’est plaint auprès de la justice contre ces deux derniers sites, qui organisaient l’échange de voix dans le Dorset et dans les circonscriptions londoniennes de Kingston et Wimbledon, sans parvenir à les inquiéter, faute de législation appropriée.
Il fait peu de doute que de telles initiatives ne sauraient encore qu’influer à la marge sur les résultats des scrutins. A un mois de l’élection, tacticalvoter.com revendiquait 10.000 visiteurs et 1.300 promesses d’échanges de voix ; au terme de la campagne, son responsable Jason Buckley reconnaissait pourtant n’être parvenu à attirer que 1,1 % de l’électorat sur son site. Dans un article rapporté par Transfert, le député conservateur Ian Bruce, battu de 177 voix à l’issue du vote, attribuait pourtant sa défaite au site tacticalvoter.com, qui appelait à l’échange de voix en sa défaveur.

Voir aussi
Dans le Financial Times :
ials.ft.com
Sur Transfert :
transfert.net
Un impact discuté
Malgré l’intensité de la campagne en ligne, un article du Guardian daté du 1er juin minimisait cruellement les actions menées en ligne et leur impact. L’article rappelait les conclusions d’une étude de l’Industrial Society, selon laquelle les internautes étaient moins disposés à voter que la moyenne des électeurs, 45 % seulement des internautes annonçant leur intention de participer à l’élection (contre une participation moyenne estimée à 55 %). L’étude soulignait de plus la suprématie des sites de médias traditionnels sur les sites des partis politiques, 75 % des inscrits comptant visiter au moins l’un deux au cours de la campagne, 2 % seulement des électeurs connectés manifestant leur intention d’obtenir spécifiquement en ligne des éléments susceptibles d’informer leur vote.
Les responsables de sites de campagne annonceront a l’heure des bilans avoir reçu 15 % des électeurs connectés sur leurs sites...
Vendredi 15 se réunissaient autour de la Social Market Foundation et de VoxPolitics.com 120 responsables de sites politiques et " évangélistes " de la politique en ligne pour tirer les conclusions de ces dernières élections sur le Web. Le responsable du site conservateurs a mis en avant le souci permanent du site de demeurer à l’écoute de ses visiteurs, exprimé par les nombreuses invitations à réagir par e-mail auprès des webmestres et sur l’effort réalisé sur le site pour offrir aux journalistes un accès privilégié à une dizaine de communiqués par jour. Le conseiller travailliste à la campagne en ligne insistait, de son côté, sur l’efficacité du système de courriers personnalisés envoyés par le parti dans 617 circonscriptions, et concluait sur l’importance à venir des centres d’appel dans les prochaines campagnes.
Une récente étude de l’université de Salford, qui doit être présentée le 19 juin, qui s’est fixée pour objectifs de mesurer la corélation entre la participation des électeurs et l’effort des organisations politiques sur l’internet, pourrait établir quelques éléments clés sur l’avenir des campagnes en ligne. On ne sera pas surpris d’y lire que, malgré le souci exprimé des responsables des campagnes en ligne, aucun des trois principaux sites n’a mis en place de forums, s’exposant ainsi aux critiques les désignant comme de simples vecteurs de propagande. On reconnaîtra que c’est dans leur effort de persuasion, et non d’échange et d’écoute, que les partis ont placé le plus de ressources.
Les auteurs de l’étude ont dénombré 400 sites locaux, signifiant ainsi que 25 % des candidats avaient franchi le pas de la campagne en ligne, le parti libéral démocrate s’illustrant comme le plus actif des grands partis, avec 150 sites.

Voir aussi
Dans le Guardian du 1er juin :
tics.guardian.co.uk
Dans le Guardian du 15 juin :
tics.guardian.co.uk
La recherche de l’université de Salford :
esri.salford.ac.uk
Le commentaire du Guardian :
tics.guardian.co.uk
Dans la lettre de Temps Réels
Un accès à Internet pour chaque Britannique d’ici 2005
Tony Blair chaque semaine sur internet
Imprimer cet article | Cet article au format PDF
|