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L’emploi, le travail et l’entreprise, modelés par les NTIC
AMENDEMENTS TEMPS RÉELS AU TEXTE "QUELLE ENTREPRISE POUR QUELLE SOCIÉTÉ ?", CONVENTION NATIONALE SUR L’ENTREPRISE
dimanche 22 novembre 1998

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Caractériser la "révolution informationnelle"

La "révolution informationnelle" est une transformation du système productif d’une ampleur comparable à celle de la révolution industrielle. Elle se caractérise par la place centrale prise par l’information, à la fois comme facteur de production et comme produit à part entière.

Nous ne pouvons pas ignorer cette révolution. Nous devons nous en saisir car la compétitivité de notre économie, donc l’emploi, en dépendent à court terme.

Nous devons également la considérer comme porteuse d’espoir, et non sous le seul angle de l’adaptation à des conditions extérieures que nous subirions.

En libérant un nouveau potentiel créatif et de nouvelles ressources productives, les technologies de l’information et de la communication sont - potentiellement -, génératrices de croissance et de créations d’emplois. En réduisant la part des travaux routiniers (ou dangereux) au profit de tâches faisant plus amplement appel à la capacité d’adaptation, de décision et de création de chacun, ces technologies peuvent également contribuer à enrichir le travail, et à rendre possible les changements organisationnels que nécessite la réduction du temps de travail. L’une des perspectives historiques du socialisme consiste à combattre, non pas le travail, mais l’aliénation par le travail : les technologies de l’information et de la communication peuvent être un moyen de combattre cette aliénation.

Cependant, la technologie n’entraîne pas mécaniquement des conséquences positives. Selon le cadre institutionnel, les pratiques de gestion des entreprises, le degré d’effort mis dans l’adaptation de l’organisation et la formation... l’introduction massive des technologies de l’information peut avoir un effet destructeur ou au contraire, régénérateur.

Cette contribution vise donc à proposer au Parti Socialiste d’adopter une approche offensive et positive vis à vis du développement des technologies de l’information et de la communication dans l’entreprise, et dans la société en général

Les technologies de l’information et de la communication au cœur de la transformation de l’entreprise

L’automatisation des tâches routinières de production, y compris dans les services, est déjà très avancée dans les économies développées. Il devient de plus en plus difficile de gagner en compétitivité en recherchant un degré supérieur de mécanisation. La compétitivité se gagne aujourd’hui en innovant sur les produits, les processus et dans le service apporté aux clients. L’information et les technologies associées sont au cœur du processus d’innovation comme du contenu de ces innovations.

En d’autres termes, les technologies de l’information et de la communication sont d’autant plus stratégiques pour notre économie que la concurrence ne se joue plus seulement sur les coûts, mais sur l’innovation et la relation clientèle. Nous devons cesser d’analyser les technologies de l’information comme des moyens d’automatiser des processus existants, de "rationaliser" et de substituer du capital au travail : ce qu’il y a de nouveau dans la mutation économique que nous vivons, c’est que l’information est devenue un facteur de production à part entière.

Cela est désormais vrai dans tous les secteurs économiques :

-  La production en "flux tendus", associant dans un seul réseau d’information un réseau de fournisseurs, assembleurs, transporteurs et distributeurs, concerne tous les secteurs industriels. Elle ne vise pas seulement à réduire les stocks et les surcapacités (c’est à dire à substituer de l’information au capital) et à délocaliser la production : elle permet également d’individualiser cette production pour répondre à la diversité et aux évolutions des demandes du marché.

-  Toutes les entreprises investissent aujourd’hui dans la constitution de bases de données marketing dans le but de mieux comprendre et servir leurs clients, et les fidéliser à leurs marques. On peut craindre une telle évolution - et il est nécessaire de l’encadrer -, mais pas se plaindre de voir les entreprises s’intéresser à la qualité de leur service.

-  La recherche-développement, la conception de nouveaux produits, nécessitent souvent des investissements tels qu’ils conduisent plusieurs entreprises (parfois concurrentes) à s’associer pour "co-concevoir" ces innovations. Poussée à l’extrême, cette démarche aboutit à l’approche des "standards ouverts" qui a permis à l’Internet d’exploser et à abaissé le coût de nombreuses technologies informatiques jusqu’à des niveaux que nul n’imaginait il y a quelques années.

L’information entre d’une manière de plus en plus importante dans la composition d’un nombre croissant de produits et de services qui concerne tous les secteurs économiques. Une automobile contient plus de puissance informatique qu’un micro-ordinateur. L’achat d’un produit en supermarché déclenche une chaîne d’échanges d’informations permettant d’en traiter le réassortiment, d’en mesurer l’adéquation au marché et l’adaptation de sa présentation en linéaire, etc. Les services financiers sont de plus en plus personnalisés et font appel à des échanges d’information plus riches entre la banque, son client, différents partenaires qui contribuent à la fourniture du service...

Par conséquent, c’est désormais d’une meilleure capacité à produire, exploiter et échanger l’information que dépend la compétitivité de notre économie, donc notre croissance.

Les entreprises françaises se sont engagées plus tard que beaucoup d’autres, mais le mouvement est désormais très rapide. L’utilisation du micro-ordinateur est omniprésente chez les cadres et ingénieurs, et de plus en plus générale chez les employés et techniciens. Les deux tiers des entreprises de plus de 20 salariés ont raccordé leurs ordinateurs et réseau. A la fin de cette année, la moitié des PME de 6 à 200 salariés sera connectée à l’Internet.

Les NTIC font émerger de nouveaux modèles d’entreprise que le socialisme doit savoir intégrer. Avec le développement des réseaux, l’individualisation des compétences et leur valorisation contribuent à l’émergence de microsociétés travaillant en réseau, à l’éclosion de start-up. L’entreprise qui se dessine, grande ou petite, tend à estomper les frontières entre capital financier et capital humain, entre actionnaire et salarié, parfois entre salariat et travail indépendant (choisi). Bousculées par les NTIC, les frontières traditionnelles de l’entreprise engagent à interroger la nature des formes de responsabilité, les circuits d’information, les modalités de participation et les conditions d’exercice des pouvoirs dans les entreprises.

Les nouvelles technologies peuvent créer de l’emploi

Le changement technologique modifie le contenu de nombreux emplois et déplace la demande de travail. Il réduit les besoins dans certaines branches, ou certains postes, et l’accroît dans d’autres. Les données historiques semblent cependant montrer que le solde net, en termes d’emplois, est nettement positif. Malgré les crises successives, les pays qui ont le plus investi dans les technologies de l’information, les États-Unis et le Japon, ont créé respectivement 40% et 25% d’emplois nouveaux ces 20 dernières années. Le mythe de la "société sans travail" ne repose sur aucune réalité historique ou présente.

Les secteurs des technologies de l’information et du "multimédias" connaissent naturellement une croissance rapide et riche en emplois : 40 000 emplois créés en quatre ans, soit +4% par an, dont près de 94% à durée indéterminée. Aux États-Unis, on estime qu’ils contribuent pour moitié à la croissance des dernières années.

Dans les autres secteurs, la technologie est utilisée à la fois pour supprimer des emplois "automatisables" et pour en supporter d’autres. Dans la plupart des économies avancées, l’introduction des nouvelles technologies a permis de déplacer l’emploi depuis des activités de production ou d’administration, vers des activités commerciales, de service, d’assistance, de logistique... Et l’impact positif sur la croissance permet une création nette d’emplois.

La structure des emplois que dessine l’usage des technologies de l’information est naturellement favorable aux postes à haut niveau de qualification. Mais celles-ci contribuent également à faire émerger un grand nombre d’emplois peu qualifiés, notamment dans les services aux entreprises et aux personnes, ainsi que les activités commerciales. A titre d’exemple, les succès massifs rencontrés par le téléphone cellulaire, les services numériques, l’Internet, etc. offrent à de nombreux jeunes la possibilité de trouver leur premier emploi (marketing et services commerciaux, techniciens, etc.) et de créer la voie vers de nouveaux métiers (création de contenus et de services).

Nous devons cependant reconnaître qu’il y a une approche française (voire européenne) de la technologie qui semble moins créatrice d’emplois que celle des autres pays. Nos entreprises, mais aussi nos administrations, ou trop longtemps subi le développement des technologies. Elles l’ont souvent considérée comme un simple moyen d’automatiser des processus existants, dans une perspective taylorienne élargie jusqu’aux services - alors que c’est précisément l’approche taylorienne que la "révolution informationnelle" remet en cause. Considérée comme un simple réducteur de coût, la technologie détruit en effet des emplois ; considérée comme un facteur d’innovation, elle en crée.

Nous devons encourager l’usage productif et créatif des technologies de l’information dans les entreprises, notamment les plus petites. Nous devons également encourager la recherche et son application commerciale, non seulement sur les technologies elles-mêmes, mais sur leurs usages et les services ou produits que leur application permet de créer.

Les technologies de l’information et de la communication peuvent contribuer à transformer le travail

Dans des situations de plus en plus nombreuses, le travail d’équipe s’effectue en réseaux, l’information est décentralisée, les hiérarchies bousculées ou l’organisation du travail repensée. Le développement des NTIC dans l’entreprise modifie en profondeur le travail : accélération des échanges, réduction de la chaîne de production ou de services, rapprochement de la relation fournisseur-producteur-consommateur, accélération et/ou parcellisation de tâches multiples, flexibilité du temps de travail selon la production et les services, préférence pour la sous-traitance, télétravail, nécessité de nouvelles formes de communication interne comme externe, etc. Il est peu de champ de l’activité des entreprises, du travail qui échappe ou échappera aux conséquences de la révolution informationnelle.

En contribuant à déplacer l’emploi depuis les tâches répétitives, "automatisables", vers des tâches faisant plus largement appel à l’intelligence, la technologie recèle un potentiel libérateur, dés-aliénant. Les nouvelles technologies rendent inutile, voire contre-productive, l’organisation taylorienne du travail. Leur apport productif repose sur la capacité d’adaptation et de décision de ceux qu’elles aident à travailler, ainsi que sur la possibilité des équipes de travail de s’organiser, de collaborer et de remonter de l’information pour influer sur l’organisation des processus.

Cette évolution n’est cependant ni automatique, ni linéaire, ni facile. Elle nécessite une prise de conscience de la part des dirigeants d’entreprises et de tous les partenaires sociaux ; dans certains cas, elle exige une volonté politique.

En transformant le contenu du travail, les technologies de l’information engendrent un besoin massif de formation et peuvent conduire à exclure ceux qui auront le plus de difficultés à s’adapter à ces nouvelles formes de travail. Nous devons encourager la formation à l’usage de ces technologies. Sans impliquer exclusivement des niveaux élevés de qualification, les NTIC sont en mesure de favoriser une politique d’intégration ou de maintien dans la vie économique et sociale. Leur maîtrise devient mêmeune condition minimale et universelle d’intégration dans les entreprises et le monde du travail. L’effort de compréhension et de familiarisation aux NTIC ne doit pas être lié à la seule capacité de les consommer ou à la nécessité de s’y plier, mais à la faculté ouverte à tous à posséder les clés de l’économie de demain qui se dessine maintenant.

Nous devons également, à la fois pour les jeunes qui entrent sur le marché du travail et pour leurs aînés, faciliter l’emploi des personnes peu qualifiées - sans pénaliser pour autant la croissance des secteurs d’avenir.

La réorganisation des entreprises se traduit également par une individualisation croissante du travail, une moindre solidarité collective et le développement de formes "flexibles" de travail, souvent imposées par les entreprises. Nous ne devons pas ignorer le fait que la souplesse est désormais une condition structurelle de compétitivité des entreprises. Mais nous devons éviter que celle-ci se développe au détriment de toute forme de garantie sociale et consolide l’existence - déjà apparente -, d’une force de travail "jetable" et sous-payée. Il en va d’ailleurs, pour partie, de l’intérêt des entreprises : une force de travail relativement stable et confiante dans son avenir prend des initiatives et investit dans ses tâches, ce qui correspond aux nouvelles contraintes de la concurrence. Nous devons réfléchir aux nouvelles formes de dépendance - sous-traitance, travail à temps partiel, CDD -, sans les diaboliser par principe, mais en cherchant à faire bénéficier les travailleurs qui y recourent, ou y sont contraints, des protections et avantages adaptés à leur situation.

Enfin, la tentation est souvent forte dans les entreprises, d’utiliser les technologies pour renforcer le contrôle individuel exercé sur les employés. Nous devons prévenir l’émergence d’une société de surveillance, capable de mettre en cause les libertés individuelles au travail, d’éclater les formes de représentation dans l’entreprise, et plus généralement, de mettre en péril les principes du droit du travail. De nouveaux espaces de liberté face aux exigences de la communication en temps réel, doivent être établis (droit à l’indisponibilité, déontologie des réseaux de communication, etc.)

L’anticipation des transformations doit limiter les risques liés à l’éclatement de la société salariale. La mise en cause des organisations pyramidales réalisée par les NTIC et la flexibilité qu’elles offrent n’impliquent pas nécessairement la fin de la communauté de travail qu’est l’entreprise. Elles doivent plutôt impliquer de nouvelles distributions des pouvoirs, un essor de l’autonomie des salariés, du partage des savoirs, de la libération du temps de travail et de formes de coresponsabilité.


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