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Les enjeux démocratiques
PAR FRÉDÉRIQUE BREDIN, SECRÉTAIRE NATIONALE À LA CULTURE ET AUX MÉDIAS
vendredi 2 juin 2000

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Connexion, fournisseurs d’accès, dégroupage, hauts débits, réseau, start-up, ... il est facile et dangereux de ne voir dans l’internet qu’une nouvelle révolution technique, qu’un nouveau ressort de croissance économique. Mais les enjeux démocratiques de cette technique de communication émergente sont sans doute aussi lourds. L’espace public de communication s’ouvre, se décentralise, s’accélère, se parcellise. La relation entre le proche et le lointain est bouleversée. Les acteurs politiques, la fonction politique, la citoyenneté sont engagés à des transformations, comme la fonction d’intermédiation est tenue d’évoluer, qu’elle soit celle des partis politiques ou des media de masse.

Tous ces bouleversements sont encore lents, parce que la transformation des usages ne suit jamais le rythme d’une révolution technique. Ils doivent pourtant être envisagés au sein du Parti socialiste et pour le faire évoluer. Plus grave, tous ces bouleversements ne risquent de ne concerner qu’une partie de nos concitoyens qui sauront en profiter, tandis qu’un grand nombre en restera éloigné. Le plus profond enjeu démocratique d’internet reste et restera certainement longtemps l’égalité.

L’internet, nouveau medium démocratique à l’échelle planétaire

Comme nouveau medium, l’internet et les nouvelles technologies de l’information et de la communication affectent le partage des rôles et des débats dans l’organisation de notre vie publique. La vie publique s’était peu à peu figée dans un dialogue un peu factice avec les citoyens du fait des médias de diffusion de masse. Le journal de 20 h, la grande émission politique dominicale, l’interview radiophonique matinale ou encore les titres de la presse ont longtemps été les piliers exclusifs de l’information de la vie publique. Et surtout la télévision, par un nombre réduit de chaînes, se devait d’assurer le pluralisme politique et l’essentiel de la relation entre les gouvernants et les citoyens. Elle balise le débat public à des oppositions d’individus, à des " petites phrases ", rituels convenus devant lesquels les citoyens sont majoritairement passifs.

Depuis quelques années, l’ouverture du paysage audiovisuel, la multiplication de l’offre ont fait entrer les citoyens dans la logique du zapping, marginalisant la place qu’y occupait traditionnellement la vie politique. D’ailleurs, il n’est plus rare d’entendre que la messe du 20 h ne pourra plus subsister longtemps. Cette première évolution des media se trouve brutalement accélérée par l’émergence de nouvelles technologies. L’accès à l’information qui fait vivre notre démocratie est d’un seul coup pulvérisé. Chacun peut avoir accès à tout moment à l’information de son choix, celle qu’il a sélectionné en fonction de ses goûts ou de ses priorités du moment. En même temps, le débat auquel chacun veut assister ou participer peut s’installer dans un espace public local, celui de la commune ou du canton, l’espace public national, européen, continental ou mondial.

En quelques jours des mouvements mondiaux peuvent se constituer, se déplacer, se consolider et produire des effets politiques, ce qu’aucune télévision ou radio ne permettait de faire. En moins de trois ans, deux exemples importants de ce nouvel espace de prise parole citoyenne ont vu le jour à l’échelle planétaire. Il s’agit du combat contre l’Accord multilatéral sur les investissements, traité ultra-libéral concocté à l’abri des choix démocratiques, ainsi que du mouvement contre les travaux de l’Organisation mondiale du commerce qui s’est développé avant la conférence de Seattle. Dans le premier cas, ce sont des associations de citoyens qui, attachés aux services publics de santé, à la protection de l’environnement ou à la spécificité des oeuvres, ont commencé à échanger leurs informations, à publier les états des négociations faites dans l’ombre. Un mouvement d’alerte mondial et citoyen s’est rapidement développé à travers la planète. Il a fait face à la menace et les laudateurs de l’AMI durent reculer.

Les nouvelles technologies offrent cette faculté de prise de parole des citoyens, de cristallisation du débat démocratique, d’influence sur les décisions qui touchent notre planète. À l’heure de la mondialisation, on peut de réjouir que l’internet, quand pèsent des risques sanitaires, écologiques, militaires à l’échelle de la planète soit, face aux tenants de la globalisation financière, le medium adapté à l’expression citoyenne.

L’internet, facteur de renouvellement de la démocratie

La force de ce nouveau medium ne réside pas seulement dans son caractère mondial, mais dans sa capacité à faire revivre la proximité. La démocratie locale a beaucoup à gagner de l’interactivité, des services publics locaux en ligne. Sur internet, l’échange par des listes de diffusion, les forums, l’usage de services de chat, c’est-à-dire de discussion, est essentiel à côté de la fonction de publication. Ces usages permettent aux collectivités locales d’aller beaucoup plus loin dans la communication publique. C’est d’ailleurs à travers ces nouvelles technologies que les services publics connaissent une transformation importante : élargissement de l’accès, réponse plus rapide à travers le courrier électronique ou certaines techniques de traçabilité des dossiers comme les permis de construire. La fonction classique de l’affichage administratif peut être entièrement revisitée pour offrir plus de transparence, de réactivité, d’interactivité avec les attentes des citoyens.

Les nouvelles technologies participent bien d’une transparence accrue de la vie politique et des services publics. Elles répondent à une demande profonde et durable des citoyens. Cela peut passer par des choses simples mais utiles comme l’information sur les formalités, la faculté de disposer de formulaires administratifs, de remplir en ligne les impôts. " L’État en réseau " n’a pas seulement affaire avec la réforme de l’État, la recherche d’une plus grande efficacité. Il participe de redonner une légitimité à l’État, aux services publics, aux agents publics, mais aussi à la fonction politique et à la res publica. C’est perceptible à l’échelon local, parce que l’effet de proximité est plus manifeste et que, pour le plus grand nombre des Français, les rapports à l’État sont des rapports avec l’administration locale. Ce sera aussi perceptible à l’échelon national, parce que grâce aux technologies de l’information chacun devra pouvoir mieux mesurer sa nécessité et son utilité de tous les jours.

De telles tendances travaillent aussi la relation entre le citoyen et le politique. Les rendez-vous électoraux constituent le moment fort des démocraties. Chacun admet que des participations plus directes, plus volontaires, sur des sujets ponctuels n’ont pourtant pas toujours trouvé leur vecteur d’expression. Là encore les nouvelles technologies peuvent contribuer à bâtir les voies d’une démocratie plus participative et délibérante. Cela ne signifie pas une démocratie boursière, presse-bouton, c’est-à-dire une démocratie, comme le proposent quelques parlementaires de l’opposition, en temps réel où s’exprimerait on ne sait quelle coalition d’intérêts particuliers, sans contrôle ni modération. Cela signifie surtout un enrichissement, un intensification de la vie démocratique sur beaucoup de préoccupations.

L’internet, instrument d’action politique

Autre enjeu essentiel, l’internet doit aussi être un instrument politique. C’est naturellement un instrument de communication pour le Parti socialiste qui permet aux adhérents, aux militants, aux sympathisants de connaître ses programmes, ses prises de position, ses débats internes. Si tout cela existe, il faut aller beaucoup plus loin. Comme dans toutes les organisations, les nouvelles technologies doivent être utilisées pour améliorer notre travail militant, faire circuler l’information, faire davantage connaître nos idées, contribuer collectivement à l’élaboration des réflexions et propositions, échanger entre sections, entre fédérations, profiter de la structure décentralisée pour rendre plus riche l’intelligence collective de notre formation. C’est aussi un moyen de s’ouvrir et de se faire connaître auprès de tous ceux qui sont de gauche, de partis amis ou sans adhésion mais qui veulent participer à une aventure politique collective. Ces perspectives ne sont pas pour demain. Elles sont pour aujourd’hui car l’action politique sera dans les mois prochains très nettement tournée vers les échéances électorales. C’est une chance pour le Parti socialiste d’entrer à pieds joints dans la société de l’information, parce que la société de l’information est aussi une chance pour notre parti.

A moyen terme, il faudra aussi que nous réfléchissions et fassions des propositions sur l’impact d’internet pour la vie électorale. S’il fait chuter le coût de l’expression politique, il amplifie aussi les capacités de mobilisation de la société civile. Et l’internet d’interroger l’acte électoral. Dans un premier temps au moins, nous devons penser au vote en ligne pour toutes les catégories de population qui en sont exclues à leur corps défendant, comme les gens de voyages, les personnes à mobilité réduite ou nos anciens... Il est aussi une dimension peu analysée : la démocratie à laquelle nous sommes attachés a un coût et nous pouvons aussi la rendre plus efficace grâce aux nouvelles technologies. Ce n’est pas qu’une question d’argent, c’est d’abord une question d’accès à la démocratie : travaillons à moderniser et surtout à simplifier l’environnement administratif de l’acte électoral, comme en repensant les inscriptions sur les listes électorales ou les délégations de vote.

Ce vecteur d’évolution de la démocratie est conforme à nos idéaux. Il se rattache surtout à la principale préoccupation qui doit nous guider dans l’abord de la relation entre les nouvelles technologies et la démocratie : celle de l’égalité d’accès. Car si nous voyons que les technologies de l’information offrent un espace de liberté nouveau dans les démocraties, elles présentent toujours aussi le risque d’inégalité. Ce risque concerne l’accès mais aussi l’éducation, la formation... Il concerne aussi la sécurité ou le respect des droits des personnes comme la dignité humaine, le droit à l’image et à la vie privée ou le respect du consommateur... Donc, si les nouvelles technologies offrent bien des terrains à défricher et à explorer pour vivifier notre démocratie, les socialistes ne l’envisagent qu’à la condition de respecter les principes de la démocratie : la liberté, l’égalité, les droits de chacun.

Paru dans l’Hebdo des Socialistes, 2 juin 2000, n°149


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