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Lettre n°22
17 mars 2000
Régulation
de l'Internet : Autorégulation, corégulation et gouvernance
Le débat est vif, en
Europe comme aux Etats-Unis, sur la question du rôle des Etats dans
la régulation de l'Internet et des activités qui s'y déploient.
Au-delà du débat euro-americain,
c'est un débat qui oppose tendanciellement la gauche (attachée
a la mise en place de régulations publiques), et la droite, plus
libérale, qui affiche son scepticisme vis a vis des régulations
publiques.
Le document d'orientation "avant projet
de loi-société de l'information " consacre une large place
à la question de la régulation :
Il écarte
l'idée de créer une autorité administrative indépendante
(AAI) pour la régulation des contenus sur l'Internet : trois
AAI sont déjà partiellement compétentes (CNIL,
CSA, ART).
Il retient finalement
la formule d'une coregulation : une régulation exercée
conjointement par la Puissance publique avec les acteurs.
La coregulation serait
confiée a une instance : celle-ci n'aurait pas les pouvoirs d'une
autorité administrative indépendante
Elle pourrait
émettre des avis, des recommandations
Le document d'orientation
" LSI" évoque le précédent du Bureau de vérification
de la publicité (BVP) et celui de la Commission Supérieure
de la Télématique (CST).
Le Premier Ministre a confié
le 15 novembre à Christian Paul, député de la Nièvre,
une mission concernant la "préfiguration des compétences
du futur organisme de corégulation de l'Internet en France". Il
s'agit de discuter avec les acteurs de la société en ligne.
Le député doit s'assurer de leur concours dans cette instance
qui "devrait être indépendante des pouvoirs publics et ne
pas disposer de pouvoirs de contrainte". Christian Paul devrait remettre
ses conclusions au Premier Ministre en avril prochain.
Cette notion de "coregulation" et surtout
la perspective d'une instance de coregulation, ont rencontré le
soutien des professionnels mais suscité aussi un certain nombre
de critiques et d'objections.
La contribution de Philippe
Chantepie, qui clôt ce petit dossier, a le mérite de clarifier
et d'élargir les termes du débat.
TemPSréels
La "corégulation"
reçoit le soutien des professionnels, mais suscite aussi un certain
nombre de critiques et d'objections :
Voir les contributions au forum : http://www.internet.gouv.fr/francais/textesref/pagsi2/lsi/coregulation.htm
Iris (Initiative pour un réseau
Internet solidaire") propose, par exemple, de "renoncer à toute
tentative d'autorégulation, de corégulation ou de régulation
des contenus sur Internet par un organisme ou une autorité spécifique.
Un tel organisme serait forcément juge et partie, et dominé
par le poids des sociétés commerciales. Son existence instaurerait
un régime d'exception au droit commun pour Internet, puisque ses
décisions auraient vocation à s'appliquer à tout
citoyen ou organisme public ou privé, se substituant ainsi de fait
à l'autorité judiciaire et réglementaire. . Iris
propose, par ailleurs, de "Favoriser la médiation pour la résolution
amiable de petits conflits ou litiges entre parties privées consentantes,
par le soutien à la mise en place de structures légères
spécialisées et interdisciplinaires, composées de
juristes et de non-juristes. Celles-ci pourront s'inspirer du statut et
du fonctionnement de structures existantes, oeuvrant par exemple pour
la médiation familiale ou sociale, voire pour la médiation
pénale".
http://www.iris.sgdg.org/documents/rapport-lsi/rapport-lsi.html
Hervé Le Crosnier identifie, dans le débat sur la coregulation,
une double confusion :
Confusion 1 : mélanger
la régulation et lorganisme de régulation.
"Bien évidemment quil
faut réguler les relations humaines, qu'elles soient commerciales,
politiques (cest ça la démocratie) interindividuelles...
a-t-on besoin dun organisme supplémentaire pour cela ?"
Confusion 2 : mélanger
la régulation par décision et la régulation par
incitation et redistribution sociale.
"Linternet est principalement
le fruit dinvestissements publics, tant dans les réseaux
et lémergence de protocoles issus du monde universitaire,
que dans limmense effort de sensibilisation et de formation mené
par la puissance publique. Il serait désastreux pour les projets
citoyens que cet investissement se réduise comme peau de chagrin
au simple support dun internet commercial. Cest au contraire
le devoir de lEtat de sappuyer sur cet effort passé
et présent pour élargir les comportements citoyens et la
participation démocratique. Linternet nest évidemment
pas le seul outil, mais cest de lui que nous discutons ici, et chacun
saccorde à souligner ses mérites dans la capacité
à informer le citoyen et les associations de la société
civile, comme dans sa capacité à permettre lexpression
directe et argumentée des espoirs et des projets de ces mêmes
représentants de la société civile. Il ne sagit
pas là dun problème de régulation, mais de
redistribution sociale. Une distinction de taille.
La redistribution demande danalyser
les meilleurs moyens de répartir au service de la démocratie
les formidables bénéfices annoncés par les tenants
de linternet commercial et de la soi-disant " Net-économie ".
Les décisions qui peuvent être prises dans ce sens doivent
être débattues avec le concours des internautes, mais aussi
devant lensemble de la société, devant les chômeurs
qui ont peu de moyens daccéder au réseau, devant ceux
qui nont pu bénéficier du plan de formation et qui
attendent encore au pied de ce nouveau mur électronique,... devant
lassemblée des citoyens !
Un organisme spécifique,
quelle que soit la façon dont on le nomme (autorégulation,
co-régulation, conseil supérieur de linternet) ne
saurait représenter ce besoin de placer linternet au coeur
de la panoplie des outils qui permettront lexpansion de la démocratie.
Un tel organisme tendrait dévidence à masquer les
enjeux proprement politiques : choix concernant la formation, linfrastructure
publique, le soutien à lexpression de la société
civile, la capacité à faire bénéficier lensemble
de la société de la croissance économique liée
au réseau,.... Il naurait pas les moyens de poser devant
lagora citoyenne les contradictions qui existent entre les intérêts
des populations et les méthodes dimposition par le fait dont
sont coutumiers des marchés dérégulés (par
exemple cette décision unilatérale du Sénat étatsunien
de détaxer les échanges via internet, au mépris des
règles antérieures du commerce et de toute négociation
bi ou multilatérale).
. Ladaptation au droit des techniques
tout comme ladaptation du droit en raison des nouvelles techniques
sont des problèmes trop graves pour être laissés à
un organisme de spécialistes. Ces questions forment la base dun
renouveau citoyen. Elles imposent de se placer dans le débat, les
réflexions et les propositions au niveau de responsabilité
et daction quimpose une mondialisation bien comprise : la
construction de structures démocratiques à léchelle
du monde".
http://www.premier-ministre.gouv.fr
A mi-parcours de la mission, Christian Paul fait le point sur les objections
et résume les termes du débat.
Selon Christian Paul, " les principaux
domaines où se fait ressentir une demande de régulation
à lheure où se développe laccès
à lInternet et qui pourraient entrer dans le champ d'action
d'un tel organisme, sont a priori les suivants :
- La déontologie des
contenus est le domaine le plus anciennement identifié : il sagit
de voir comment mieux garantir le respect des législations qui
interdisent certains contenus. Il ne sagit naturellement pas de
créer un censeur de lInternet, puisque lorganisme
naurait pas de pouvoir de sanction et ne saurait se substituer
à la police et à la justice, mais plutôt de faire
progresser l'information des usagers ainsi que la réflexion sur
des sujets aussi actuels que le filtrage ou la notation des contenus
- La protection des consommateurs
est un besoin de plus en plus pressant à lheure où
le commerce électronique devient une réalité. Elle
doit être assurée par le législateur, par le juge,
et par les autorités administratives (Direction générale
de la concurrence, de la consommation et de la répression des
fraudes) ou les instances privées (Bureau de vérification
de la publicité). A côté de ces interventions de
droit commun, il y a sans doute place pour une instance qui permettrait
la rencontre des différents acteurs pour mieux cerner les enjeux
importants et définir des orientations communes.
- Les règles de comportement
des acteurs, par exemple la responsabilité des intermédiaires
techniques ou encore les clauses devant figurer dans les contrats entre
les prestataires et leurs clients, relèvent suivant les cas de
la loi et de lintervention du juge ou de lautorégulation
des acteurs. Il pourrait être utile que ces dynamiques de régulation
soient accompagnées dun effort de réflexion en commun
pour accélérer les réflexions et encourager des
efforts dautorégulation.
Rapport d'étape du député Christian Paul
http://www.internet.gouv.fr/francais/textesref/pagsi2/lsi/document_etape.htm
De la corégulation à la gouvernance de l'Internet
Le débat sur lopportunité
et les contours dun organisme de " co-régulation "
de lInternet est à mi-parcours. Les mots jouent un rôle
important dans un débat qui cristallise beaucoup de craintes et
despoirs. Lapparition des termes de " régulation ",
d '" autorégulation " ou de " corégulation "
a ajouté à la confusion sur une réflexion essentielle
qui dépasse lintérêt des internautes et des
acteurs de la Neteconomy : lInternet est-il gouvernable ?
La question nest plus de savoir si lon doit réguler
Internet. Dans la plupart des institutions internationales, des enceintes
publiques ou privées, la réponse est positive. Cette convergence
de vues a de quoi rassurer si lon sait ce que signifie réguler
- Internet ?
Un point aveugle : la "régulation" dinternet
La notion de régulation
traduit approximativement le mot anglais de regulation qui signifie
presque son exact contraire : réglementation. Mais elle recouvre
aussi létablissement et le contrôle de règles
de fonctionnement, notamment des marchés. En second lieu, elle
désigne des modes daction plus souple des pouvoirs publics
dans des sociétés complexes et techniques. Elle constitue
enfin le moyen dorganiser de certains secteurs ayant été
lobjet de deregulation
La régulation est dabord
économique. Elle tend à assurer du respect des conditions
defficience des marchés : libre entrée des acteurs,
transparence, homogénéité, mobilité des facteurs,
etc. En France, cette fonction est exercée par le Conseil de la
concurrence qui veille à ce que lintérêt des
consommateurs ne soit pas le jouet dententes et dabus de positions
dominantes. Lindépendance de ce type dautorité
développé dans les pays anglo-saxons (regulatory authorities)
est réclamée quand le rôle de lEtat peut être
légitimement mis en cause. Cest la solution qui a été
retenue avec la création de lAutorité de Régulation
des Télécommunications (ART) pour un marché ouvert
à la concurrence et marqué par la présence dun
opérateur historique.
La régulation des contenus est
bien plus floue. Elle sinspire des formes de régulation audiovisuelle.
En France, il nest pourtant dabord question que dune
haute " autorité indépendante " et nullement de
régulation. Il sagit de couper le " cordon ombilical "
entre pouvoirs politiques et diffuseurs audiovisuels, susceptibles dinfluencer
lopinion publique. En somme, " lautorité de régulation "
joue un rôle déquilibre dans un système de checks
and balances dune démocratie dopinion. Il sagit
dun mode de régulation politique. Ce nest quà
loccasion de la libéralisation de la communication radiophonique
dabord, audiovisuelle surtout quune régulation économique
sest progressivement mise à luvre. Il fallait
procéder à lattribution dun droit dusage
exclusif dun bien public rare (les ressources de fréquences)
à un nombre réduit dopérateurs. La révolution
numérique produit aujourdhui une abondance de ressources
de diffusion qui rend peu utile ce type de régulation, comme en
témoigne léclosion de chaînes thématiques
sans autorisation spécifique. En outre, laccès à
des programmes vidéos et des services interactifs sur des réseaux
dont la ressource est illimitée la rendra injustifiable.
Le faux-nez de la " régulation des contenus " :
la transaction plutôt que le contrôle
Une compétence nouvelle
sest développée pour satisfaire des objectifs dintérêt
général : le pluralisme des courants dexpression
socioculturels, la protection de lenfance, etc. Cette compétence,
sans aucun doute nécessaire, peut être exercée comme
dans dautres pays par le gouvernement, le législateur ou
simplement les dirigeants dentreprises audiovisuelles. Dans ce domaine,
la loi française a établi clairement que le CSA dispose
de pouvoirs de contrôle assortis de pouvoirs de sanctions, ou encore,
loblige à transmettre au juge les cas dinfractions
constatées. En effet, le refus dexercer effectivement les
compétences de contrôle et surtout de sanction par danciens
pairs du secteur de la communication audiovisuelle a fait naître
la pratique et lidée dune " régulation
des contenus ". Il sagit plutôt dune " régulation
transactionnelle " entre lautorité et les acteurs du
secteur audiovisuel par laquelle se traite la plupart des conflits ou
se règle amiablement les cas dinfractions. Y prévalent
des décisions sans statut, oscillant entre la recommandation, linjonction
préalable, la prévention, la menace ou lencouragement.
Le résultat de ce fonctionnement nest pas nul et mérite
sans doute dêtre médité, mais sous un autre
nom que celui de " régulation " car il ne sagit
que dun contrôle inavoué des contenus. Parce quil
a porté sur les contenus, ce mode dexercice de lautorité
ajoute beaucoup à la confusion du débat sur la future régulation
dinternet en France.
Internet ne peut donc pas plus faire
lobjet dune " régulation économique "
qui serait bien en peine dêtre fondée, que dune
" régulation des contenus " sur le modèle de ce
qui sest pratiquée en matière audiovisuelle. La prolifération
des acteurs, la capacité de chacun à accéder à
des sites faits sous dautres lieux et modifiables en temps réel,
rendent assez vains les débats sur la permanence danciennes
autorités dans un futur organisme de " corégulation ".
Plus encore, laménagement de la liberté de communication
ne se réduit plus à la communication audiovisuelle. Doit
souvrir le débat sur lopportunité et les moyens
daménager la liberté de communication au public, bien
plus indifférente aux médias quauparavant.
Ingouvernabilité ou autorégulation
Dans des sociétés
modernes soumises au mouvement dune complexification croissante
et dans les économies de marchés aux décisions décentralisées,
les Etats sont confrontés aux temps asynchrones de la démocratie
et des évolutions techniques et économiques. La régulation,
plus souple que la réglementation qui court souvent derrière
la réalité apparaît comme une nouvelle modalité
dexercer le pouvoir et de faire reculer les risques de limpuissance
publique. A linstar des marchés financiers globaux, lInternet
semble donc naturellement devoir se plier à lordre des " régulations
publiques ". Global, viral, atomisé, immédiat, réticulaire,
etc : tous les caractères dInternet incitent à cette
approche prudente des gouvernements. A moins quune institution internationale
légitime et efficace nen soit saisie, lInternet se
prête mal à lapplication de règles applicables
qui fixeraient ses champs daction (droit dexpression, création,
commerce etc.) et reposeraient sur des frontières partagées
par tous entre le licite et lillicite, le permis et linterdit.
Le potentiel dingouvernabilité dInternet est donc réduit
à des modalités de la " régulation ".
L "autorégulation" est
née de lexpérience des premières communautés
réduites dinternautes qui ne sétaient fixé
quun corpus réduit de règles de bonnes conduites (Nétiquette).
Mais avec lessor dInternet accessible bientôt par des
centaines de millions de personnes l" autorégulation "
a fait lobjet dune OPA par les principaux acteurs économiques
dinternet qui ont bien perçu les limites des gouvernements.
Cette récupération de l" autorégulation "
ne sert pas dautres desseins que la " dérégulation "
ce qui permet de trancher assez vite contre ce viatique trop commode par
lequel des " puissances de marchés " décideraient
du sens de la société de linformation. La période
de maturation de la société de linformation montre
dailleurs que le développement des réseaux néchappe
pas aux tendances les plus négatives de léconomie
de marché : abus de position dominante, formation de monopoles,
risque pour le pluralisme, voire ce ne serait pas le moindre paradoxe
limitation du droit dexpression.
De la " régulation " dinternet à sa gouvernance
Si à côté de
lois qui trouveront à sappliquer, la régulation au
sens propre a peu affaire avec Internet et si lautorégulation
est une tentative peu admissible, la " co-régulation "
serait envisageable. Elle lest sans doute sil sagissait
de réguler. Elle lest surtout sil sagit dinventer
une " gouvernance " dInternet parce que lenjeu est
bien sa " gouvernabilité " : les peuples peuvent-ils
démocratiquement peser dans les choix dévolution de
la société de linformation.
Philippe Chantepie
La
lettre de temPS réels est éditée par temPS
réels, section Internet (virtuelle et technotrope) du Parti Socialiste
(Fédération de Paris)
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